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Pourquoi des poètes en temps de détresse
?
Mais ils sont, dis-tu, pareils aux saints prêtres du dieu
des vignes,
Vaguant de terre en terre au long de la nuit sainte.
Friedrich Hölderlin, Pain et Vin
C'est
étrange la façon dont les secrets voyagent.
Par exemple,
lorsque l'on revoit Lost Highway, on peut se demander pourquoi
les intellectuels comme le public n'y ont rien compris, comment
le film, à sa sortie, ait pu engendrer tant d'opinions
qui n'étaient rien d'autre que des tissus de banalités
ou des aveux de perplexité.
L'aveu franc,
simple, désarmant de candeur, d'un cinéaste célèbre
ne peut qu'ajouter à l'étonnement croissant : "
J'ai des sentiments mitigés sur le travail de David Lynch.
J'ai l'impression que son cinéma n'a pas de sens. Je n'aime
pas cette idée d'expérimenter gratuitement. Cela
ne suffit pas de choquer pour le plaisir de choquer. Mes scènes
ont un but. J'essaie d'amener le public quelque part ".
Il s'agit,
vous ne rêvez pas, de Terry Gilliam. Ca aurait pu être
n'importe qui d'autre.
Serait-ce
parce que peu de gens sont capables de voir le Néant en
face ?... Encore moins de s'entendre cinq minutes sur ce que c'est
que ça, le Nihilisme?...
Alors même
que, de toute évidence, ça saute aux yeux.
Pour approcher
Lost Highway (1997), il s'agit de l'écouter dans
la langue même de David Lynch. Celle-ci est exprimée
par le personnage de Gordon Cole dans Fire Walk with me,
son précédent film (1992). Les images renvoient
à des mots, les phrases aux mots qui leur manquent. Lorsque
l'on a atteint l'impossible dans le domaine du sens apparaît
la rose bleue. Car là, on ne peut plus parler. La rose
bleue, c'est le mystère lui-même, sans défondation
possible, inaliénable, apophatique ou toujours en fugue.
La rose bleue est une pensée qui n'est pas la conclusion
d'une analyse, ou le résultat d'un cheminement dialectique,
cartésien ou platonicien. La rose bleue n'est pas
une pensée métaphysique, elle ne domine rien, n'exerce
aucune puissance et n'exige aucune soumission ; elle se contente
d'indiquer la trace du mystère.
Vouloir aborder
un film comme Lost Highway avec une structure établie
de compréhension à prétention universelle,
qu'elle soit psychanalytique, sociologique ou tout simplement
critique (littéraire, cinématographique), c'est
d'une certaine manière se soumettre à l'aliénation
de la technique. L'autorité en matière de pensée,
la structure qu'elle créée, les systématisations
qu'elle impose, ne mènent l'homme qu'à l'asservissement.
Et ceci n'a que peu de rapports avec le duel dans lequel l'art
et le pouvoir se sont engagés. L'art ou la pensée
se rejoignent en ce qu'ils interrogent le pouvoir (ils ne l'exercent
pas). Mais leur expression est le combat, la défense d'un
certain art de vivre. En eux, une guerre toujours se prépare,
et est menée sans merci, contre les différentes
figures de l'aliénation sociale, intellectuelle, sexuelle
ou spirituelle.
Et avant tout
contre le refus du secret.
Surtout que
la parole peut-être essentielle de Lost Highway (celle
que le Mystery Man révèle finalement à Fred
Madison après le meurtre de Dick Laurent) est, comme la
rose bleue, une parole secrète. On garde le secret
sur elle, mais cela ne veut nullement dire que le film nous sera
secret. Au contraire, tout y déborde de sens et de pensées
transmuées en sensations. La maison principale de Lost
Highway (celle des Madison) ne se situe pas innocemment auprès
de l'observatoire. Le toit de la maison des Madison n'est pas
vitré pour rien.
Le thème
du film est : L'Autoroute perdue. L'autoroute en question,
nous ne nous arrêtons jamais à elle et elle ne s'arrête
jamais, ni avec, ni pour nous. Autonome, elle continue toujours
indéfiniment, et la Mort même ne peut pas l'arrêter.
Elle ne va à proprement parler, nulle part. Mais ce nulle
part n'est pas rien. C'est le lieu où séjournent
les hommes habités par le nihilisme, "le plus inquiétant
des hôtes" comme l'appelait Nietzsche (on pense au
Mystery Man disant à Fred Madison "Je suis chez vous,
en ce moment"). Et il doit être compris au sein de
ce film pour que nous puissions, un jour, peut-être, le
dépasser.
Ce qui apparaît
dans ce film est l'essence de la technique, c'est-à-dire
: l'essence du monde moderne, l'avènement et fin de la
métaphysique, du règne de la Raison. "La Métaphysique,
dit Heidegger, est le lieu historial dans lequel cela même
devient destin, que les Idées, Dieu, l'Impératif
Moral, le Progrès, le Bonheur pour tous, la Culture et
la Civilisation perdent successivement leur pouvoir constructif
pour tomber finalement dans la nihilité".
Le personnage
principal du film, Fred Madison, un saxophoniste de jazz, tend
à se masquer perpétuellement à lui-même
le Néant qu'il aperçoit dès les premières
images du film. Toute sa course, rythmée par le désir
et son inassouvissement, le désir du désir (la course
poursuite après un étant quelconque, en l'occurrence
sa femme, et l'utilisation de cet étant en tant que fonds
à puiser et à faire violence), toute sa course est
en effet une route sans fin, puisque, ne consentant jamais à
regarder et à accepter le Néant comme contrepartie
fondamentale au jeu de l'Être, il continue sans cesse à
se perdre et à refuser de considérer son rôle
d'artiste (on peut comprendre la phrase "Quel est votre nom
?" comme "Qu'est-ce qui vous a donné un nom ?")
au lieu historial dans lequel il se trouve et qu'il devrait ressentir
comme destin : A savoir le Temps de Détresse, celui
de l'oubli de l'Être.
Heidegger
: "Le temps de la nuit du monde est le temps de détresse,
parce qu'il devient de plus en plus étroit. Il est même
devenu si étroit qu'il n'est même plus capable de
retenir le défaut de dieu comme défaut".
En effet,
Lost Highway est un film essentiellement nocturne, les
fenêtres de la maison des Madison ne donnent qu'à
peine sur l'extérieur et il ne sera jamais rien prononcé
de suprasensible dans ce film où la magie est une magie
interne, la magie noire de la technologie ou de la subjectivité
effrénée, l'aliénation de la volonté.
Et Fred n'arrive jamais à échapper vraiment à
son destin, il est happé par lui sans qu'il puisse le penser.
Le lieu historial dans lequel il erre ne change pas, il n'en sort
pas, il en devient un jouet impuissant à le penser, tout
occupé est-il à vouloir, et vouloir encore, s'en
dégager par sa seule force de sujet voulant.
Heidegger : "Dans la mesure où la volonté veut
se dépasser elle-même en puissance, jamais elle ne
trouve le repos, si riche que soit la vie. Car elle ne déploie
puissance que dans le débordement de sa propre volonté.
Ainsi revient-elle constamment à soi en tant que pareille".
En effet,
Fred ne cesse d'accélérer sa voiture, la route domine
le conducteur à mesure que la voiture accélère
et Fred finit par se parler à lui-même à la
fin du film, comme circulant sans fin dans le même cercle
vicieux, revenant toujours à lui-même en tant
que pareil.
Fred est un
artiste, c'est pourquoi il a son mot à dire sur le tissage
du Temps. Seulement, il n'est que demi-conscient, demi-voyant
(il lui manque la perspective) : il refuse la présence
de la technologie (en l'occurrence la caméra portative
et son objectivisation du Temps) sous prétexte qu'il aime
"se rappeler des choses à sa manière".
Il n'est donc nullement détaché vis-à-vis
de la réalité objectivée, la réalité
des autres. Et dans son refus éclate sa faille : son art,
son propre tissage du Temps, est impuissant à rivaliser
avec celui du Monde, c'est pourquoi tout en lui tend à
vouloir annihiler ce dernier. Heidegger, sur le nihilisme : "Ceux
qui s'en croient exempts, ils risquent fort d'être ceux
qui le développent le plus intensément. Il appartient
au caractère inquiétant de ce plus inquiétant
des hôtes de ne pas pouvoir nommer sa propre origine".
Le crime de
Fred est donc de ne pas vouloir considérer son monde imaginaire
comme tel mais de l'imposer comme réalité, et de
plonger sa femme Renée dans sa folie : du refus de la caméra
vidéo par sa subjectivité fanatique à la
jalousie destructrice envers celle-ci et sa transformation en
image (Alice Wakefield), il n'y a qu'un pas, entraînant
derechef son voyage dans le monde des miroirs.
Le crime ne
commence que lorsque l'on veut forcer le réel, lui imposer
son imaginaire ; le crime ne commence que lorsque l'on veut, sous
prétexte d'assouplir son Temps, revenir en arrière
ou brûler les étapes. Le crime commence également
lorsque l'on veut, sous prétexte d'assouplir l'espace (de
plus en plus étroit) du monde moderne, imposer sa conception
du monde, toute créative soit-elle, au monde lui-même,
et exercer sur lui un pouvoir, alors que, dans le champ
de l'art, l'on a suffisamment loisir de recréer temps et
espace à la mesure de ce que l'on désire dévoiler.
Ainsi, dans
cet asservissement de l'autre pour le triomphe de sa volonté,
Fred orgueilleusement subjectivise le monde et le monde devient
image, sa femme objet, matériel humain dans
les mains dangereusement créatrices de son désir.
"L'installation inconditionnée de l'imposition intégrale
de la production délibérée du monde à
la disposition du commandement humain, dit encore Heidegger, voilà
un processus qui perce à partir de l'essence encore en
retrait de la technique".
Un secret
essentiel se révèle donc de lui-même : celui
de l'essence commune de la subjectivité exubérante
de l'homme (en l'occurrence, Fred) et de l'objectivité
restreignante de la technique (en l'occurrence, la caméra
vidéo, le Mystery Man). Ce qui explique finalement leur
association ultime dans le crime de Dick Laurent, comme leur complicité
originelle, suggéré par le Mystery Man ("vous
m'avez invité"), que refuse d'admettre Fred dans la
première partie du film, mais qu'il prend sur lui, parfaitement
aliéné, dans la dernière spire du récit.
Et ça n'est pas non plus un hasard si Fred s'associe au
Mystery Man pour présenter à Laurent son crime (la
pornographie, l'exploitation des corps humains comme objets qu'on
attelle à des buts proposés), c'est-à-dire
en tant que représentant de quelques valeurs (valeurs courantes
de nos jours dans les campagnes contre la pornographie ou ce qui
s'y rattache, le "retour des valeurs") et qui, comme
elles n'ont pas été respectées, se solderont
par la mort de Laurent. On sait que, pour Heidegger, penser en
"valeurs" constitue l'"assassinat radical".
Les valeurs parlent le langage du suprasensible, de la métaphysique.
La valeur transforme l'être en étant, et même
en "étant suprême", c'est-à-dire
qu'elle éloigne, encore, l'être de cet étant
et finalement entraîne l'oubli de l'être. La valeur
est ce qui se dévalue, ou s'involue de façon délirante,
dans les différents virus qui prennent l'objet incessamment
protégé. C'est dire encore une fois que le Nihilisme
trouve sa terre là où commence la décomposition
du jeu du monde entre sujets et objets. Un peu comme dans Lost
Highway, Fred se fait seul sujet, Renée devenant sa
"valeur suprême" et dont il doit percer le mystère
: D'où connaît-elle Andy ?... Est-elle à la
maison ce soir ?... Que fait-elle si elle ne sort pas avec lui
?... Enfin, est-elle elle ou une autre, un double,
une image, une femme venue du miroir, et dont le seul désir
serait d'y retourner ?...
Fred, ne pouvant
supporter ce qui le sépare de sa femme Renée (sa
différence, son mystère, sa distance), l'imagine
actrice de porno, c'est-à-dire défaite de ce mystère.
Mais l'actrice de porno possède un autre mystère
: celui de l'obscène. Les liens sont étroits entre
l'art et l'obscénité, ce que ne peut supporter Fred
qui sacrifie alors l'obscénité à sa subjectivité
délirante (son "sentiment d'artiste") en l'assassinant
puis en oubliant cet assassinat. Après cet assassinat,
Fred chute une première fois et devient Pete Dayton, le
mécanicien, le fabricant.
Le fabricant
est l'homme soustrait à la technique. Il est la chute de
l'artiste parce qu'il ne sait plus que faire, il ne diffère
plus. Il remplit, il ne montre pas le vide. Si Fred se transforme
en fabricant, c'est parce qu'il refuse de voir le vide. Il refuse
le Néant qu'il a pu apercevoir dans les premières
images du film, il tente d'oublier ses crimes, il tente même
d'effacer la Mort et la présence du nihilisme en lui. "Être
poète en temps de détresse, selon Heidegger, c'est
: chantant, être attentif à la trace des dieux enfuis".
Ce que fait Lynch, par contre, qui, si il filme quelque chose
dans Lost Highway c'est bien la trace même du Néant,
la continuité du rien dans le jeu de l'Être et que
n'importe quel cinéaste-fabricant occulterait à
tout prix.
Mais tout
également Pete, s'offrant naïvement à l'obscénité
(Alice, une Renée reérotisée) et croyant
à lui (le discours d'Alice), deviendra, dans une dernière
chute, l'"homme des valeurs". Il tuera Andy, le pornographe,
puis désirant encore posséder cette femme qu'il
a imaginé (Alice est la femme née du miroir de Renée),
c'est, sous le visage revenu de Fred, le maffieux Laurent qu'il
tuera.
Alors, dans
sa défense des "valeurs" qui se solderont, encore,
par le crime, il n'est plus que le double du Mystery Man, l'autre
versant du nihilisme. Le rôle de l'artiste est de comprendre
la violence, l'obscène, le Mal ; non d'y céder,
mais encore moins d'en faire le procès. Puisque
tout aussi bien il lui est offert la clé de la violence
technologique et cybernétique : si il l'écoute,
elle lui parle à l'oreille.
Le sexe compris
comme différence (amour, érotisme) est bienfaiteur
dans les films de David Lynch. Mais le sexe dans Lost Highway,
au contraire, devient fascination, aliénation, technicité,
parce qu'il n'est plus que possession ou dépossession.
Alice est une Renée reconstruite comme un fantasme de jeune
homme : immaculément blanche et blonde, veloutée
et satinée, et pourtant, plus que jamais, mystérieuse,
silencieuse, dangereuse. "Je te veux" ne cesse de soupirer,
lorsqu'il la possède, Pete, parce que, justement, elle
se dérobe. Elle n'est, à proprement parler, qu'une
image, filtrée par un écran. Elle ne trouve sa place
que dans le monde des miroirs, auprès de l'Alice de Lewis
Carroll, Dorothy (du Magicien d'Oz), mais aussi la jeune
fille du radiateur (d'Eraserhead), Sandy (de Blue Velvet)
et, bien sûr, Laura Palmer.
Heidegger
: "Un seul chemin est réservé à chaque
penseur : le sien, dans les traces duquel il lui faudra errer
en un incessant va-et-vient, jusqu'à ce qu'enfin il le
maintienne comme sien - sans pourtant qu'il lui appartienne jamais
- et qu'il dise ce qui s'appréhende par ce chemin".
De fait, Lynch erre dans les mêmes décors de rideaux
et de feux de bois, comme les personnages de Twin Peaks
dans le cercle des douze sycomores, et dans Lost Highway,
il construit la maison des Madison, auprès de l'observatoire,
en réplique de la sienne. Il s'agit bien d'observer
chez soi.
Si Fred Madison
est un Dale Cooper possédé (comme dans le dernier
épisode de Twin Peaks, il est face au miroir), si
Pete Dayton est un Jeffrey Beaumont (Blue Velvet, 1986)
sans malice ni spontanéité, si le Mystery Man pourrait
être le petit homme de la pièce rouge, mais vieilli,
aigri et rendu amer comme Erich von Stroheim dans Sunset Boulevard,
alors Renée/Alice serait une Laura Palmer continuant à
survivre artificiellement dans le monde des vivants, alors que
tout son corps crie a être aspiré par le monde des
miroirs et la séduction posthume dans l'image. Rappelons
que Twin Peaks (1989-1990) était tout entier une
étude sur la fascination de l'image (le portrait de Laura,
sur lesquels on effectuait d'innombrables retours), Laura figurant
en quelque sorte l'aura de l'image à l'époque
de la révolution technologique et cybernétique,
l'image comme persistance, comme mémoire, comme trace et,
enfin, comme gouffre, alors que Fire Walk with me (1992),
rendant son corps à l'image, en travaillait la détresse
des temps de pornographie, et opérait le salut de la victime
dans la déchirure de cette trop aliénante, trop
obsédante, image.
Lost Highway
ne s'intéresse que latéralement au statut de l'uvre
d'art, c'est de l'artiste lui-même qu'il s'agit : L'artiste
lorsqu'il ne crée pas, justement, mais lorsque son sentiment
d'artiste se jette sur la vie comme sur une proie facile, reconstruisant
tout à son image, subjectivisant inconsciemment la vie,
tentant d'incarner son art au dehors quitte à le
laisser s'évanouir ainsi dans la banale criminalité
du réel, la simple efficacité technique ou la pensée
morale complice du crime banal de la réalité.
Dans le monde
de Lost Highway, les années cinquante éternelles
de David Lynch (la nostalgie qui habite ordinairement ses films,
son souvenir de l'âge d'or qu'il transmet dans l'ivre beauté
de ses plans) ont subit une accélération de vieillissement
qui les rend comme à jamais déjà infonctionelles,
dévaluées, se présentant d'elles-mêmes
comme pourries, et donc : hors de prix.
La technologie
est immémoriale. Elle a, d'emblée, été
là. Le Mystery Man "habite" chez Fred : il n'a
cessé de vivre dans le monde de l'artiste. Sans la technique,
pas d'homme. Mais l'homme se reconnaît comme maître
et possesseur de la technique, et comme celui qui sait, aussi,
la dépasser dans la création. Lorsqu'il s'y soumet,
il n'est plus qu'un criminel de plus ; même et surtout,
lorsqu'il s'imagine ne pas être touché par elle ;
même et surtout, lorsqu'il tente de la combattre avec des
valeurs, avec une morale, une soumission au suprasensible qui
a - aujourd'hui - pris corps dans la technique. De la même
manière que ne pas être un nihiliste c'est savoir
que le Néant est la contrepartie fondamentale du jeu de
l'Être, ne pas être un criminel, c'est interroger
le crime, questionner son essence.
Ainsi, aujourd'hui,
le refus de l'image est une aliénation comparable à
l'aliénation par l'image. Ce que les debordistes sans nuance
ont parfaitement oublié dans leur attitude réactionnaire
et peureuse, dans leur haine du cinéma, dans leur refus
simpliste du progrès comme aliénation, alors que,
dans le mouvement même de la technique, leur arrêt
intellectuel n'est qu'une preuve de plus de leur soumission.
Guy Debord
lui-même dit : "Les tromperies dominantes de l'époque
sont en passe de faire oublier que la vérité peut
se voir aussi dans les images. L'image qui n'a pas été
intentionnellement séparée de sa signification ajoute
beaucoup de précision et de certitude au savoir. L'illustration
authentique éclaire le discours vrai, comme une proposition
subordonnée qui n'est ni incompatible ni pléonastique".
Mais ce n'est
pas suffisant pour éclairer Lost Highway. Il faudrait
ajouter que l'image peut être, et est aussi, uvre
d'art. Et corriger le texte précédent ainsi : La
laideur dominante est en passe de faire oublier que la beauté
peut se voir aussi dans les images. Ca n'est pas sans signification
que Lynch se réfère visuellement à la vidéo
comme genre dans Lost Highway, s'approche de certaines
uvres de Bill Viola, de Gary Hill. Ce fut également
le cas dans Twin Peaks, mais dans une dimension transcendantale.
Ici, c'est de poésie qu'il faut parler, de poésie
des temps de détresse, puisque le suprasensible s'est éloigné
de son champ de perception. Et c'est dans le cadre de la réflexion
de Gary Hill sur la proximité de la poésie et de
la pensée (Heidegger est une constante des préoccupations
de Hill) qu'il faudrait repenser la présence de la vidéo
dans Lost Highway. Ainsi, un film peut s'éloigner
progressivement du roman pour devenir poème, autrement
dit l'uvre d'une autre pensée, celle que Lynch
appelle lorsqu'il nomme la rose bleue.
La vidéo
aussi sait, comme le silence autour du poème, se vider
des excédents et de l'inauthentique du monde. Dans un monde
qui se remplit toujours d'avantage, à tort et à
travers, elle peut (tels les déserts de Viola) recueillir
quelques traces de l'absence, ou (tels les bandes à l'envers
de Hill) interroger le revers de la présence, son autre
côté qui est son autre pensée.
Heidegger
: "L'époque est indigente non seulement parce que
Dieu est mort, mais encore parce que les mortels connaissent à
peine leur être-mortel, et qu'ils en sont à peine
capables. La mort se dérobe dans l'énigmatique.
Le secret de la douleur reste voilé. L'amour n'est pas
appris. Mais les mortels sont. Ils sont, dans la mesure où
il y a parole. Toujours plane un chant sur leur terre délaissée.
La parole du chanteur retient encore la trace du sacré".
De fait, Fred
ne peut pas admettre qu'il ait tué Renée, et ne
peut pas mourir. Au lieu de mourir, il se métamorphose
en Pete. Il ne peut pas tuer non plus (ou admettre qu'il tue)
: Andy est victime d'un accident, c'est le Mystery Man qui tue
Laurent. Il ne sait pas pourquoi il souffre, d'où viennent
ses blessures. Fred ne supporte pas ce qui le sépare de
Renée, sa différence. Mais l'espace cinématographique
de Lynch est "ouvert" par la rose bleue, c'est-à-dire
une autre pensée, une pensée qui retient la "trace
du sacré".
On sait que,
pour Heidegger, la trace du sacré en Occident est grecque.
Le poète recueille cette trace, l'éclosion en retrait
d'une pensée. Cette trace peut apparaître parfois
comme simple intuition : Ainsi l'image violemment Viola de la
cabane générée par le feu dans Lost Highway
est une incarnation héraclitéenne des temps de détresse
: L'intuition du feu démiurge (le logos comme feu)
se transmet comme vision. Pas de thèse, pas de discours
: la seule image, porteuse d'une pensée qui est absence,
manque, silence mais aussi aura et ouverture.
On disait
de certains films (Bergman, Antonioni), coupant court avec la
politique d'"auteur" (fascisme du sujet), qu'ils étaient
des films "ouverts". Le terme conviendrait mieux, à
mon avis, à ces films des temps de détresse, par
lesquels la vidéo est passée comme un feu consumant
l'orgueil du sujet, le fascisme de l'auteur, l'aliénation
de l'identification au héros, et ce, sans pour autant faire
s'évanouir la magie de la mise en scène et l'originalité
du scénario. Un film ouvert, qui est un film des temps
de détresse, est un poème qui interroge l'essence
du monde moderne et se dévoile comme secret, demande à
être partagé comme dialogue, un film donc anti-spectaculaire
(dans son rapport au pouvoir, non dans son système de représentation),
inaliénant, méditatif et toujours surprenant. Un
film inopérant.
Ce qu'il recueille,
ça n'est que la trace de ce qui s'est enfuit.
Dans la spirale
du Temps, Lynch s'est libéré (et nous avec, si nous
écoutons ce qui s'entend dans ses films), de l'aliénante
alternative subjectif / objectif propre à notre époque,
et, plus particulièrement, au domaine de l'image. Le temps
de l'artiste n'est pas celui de la cosmologie collective, ça
n'est pas non plus le cercle vicieux de la volonté du sujet,
c'est une spirale. Chaque spire est une libération, chaque
spire est une accusation portée contre lui-même et
les autres, chaque spire est une échappée supplémentaire
de la communauté criminelle qu'est la société
des hommes (les sociétés naissent toujours du crime
réalisé en commun), chaque spire est un Oui héraclitéen
de plus au Mouvement contre l'Enfer du Même et la stagnation,
une acceptation supplémentaire de ses propres contradictions,
une demeure de plus au mystère, un secret gardé,
une sublimation.
Enfin, chaque
spire supplémentaire est une preuve.
Lynch n'est
vraiment pas Fred Madison au travail. On connaît sa haine
du forcing au niveau des idées (une idée
peut mettre cinq ans à parvenir à la lumière),
sa recommandation du silence, de la méditation. Les idées
lui viennent assis parfois depuis des heures, lent et patient,
réfléchissant ce qui l'a éblouit. Ca n'est
pas parce qu'il est un cinéaste américain (pire
: californien) qu'il est nécessairement une victime de
l'aliénation et un serviteur de la technique. Heidegger
déjà se défendait de l'anti-américanisme
simpliste des partisans de l'authentique : "Ce n'est pas
d'abord l'"américain" qui nous menace, nous autres,
ceux d'aujourd'hui : c'est l'essence inéprouvée
de la technique qui menaçait déjà nos pères
et les choses de leur entourage". Ce qui ne veut pas dire,
bien sûr, que l'Amérique, l'Amérique des Temps
Modernes, depuis le sweating system (l'exploitation de
l'humain comme matériel) jusqu'au politically correct
(le retour des valeurs) en passant par la libération de
l'artiste des contraintes sociales, culturelles et esthétiques,
n'a pas été et n'est pas encore une des terres privilégiées
de l'asservissement universel par la technique.
Mais laissons
la question ouverte d'un salut possible. Si nous pouvons le rencontrer
dans un lieu aussi emporté qu'une salle de cinéma,
ça ne sera ni dans le plus irrépressible film d'action
américain (type Independance day) ni dans l'énième
rationnel film intimiste européen (type Comment je me
suis disputé), puisque, comme le dit Heidegger : "Toutes
les tentatives qui font le décompte du réel existant
sur le mode morphologique et psychologique, en termes de décadence
et de perte, de fatalité et de catastrophe, de déclin,
ne sont que des conduites techniques".
Cependant
dans un espace "ouvert", sans retrait, déjà
séjourne le non-occulté. Déjà The
Adjuster d'Egoyan, Crash de Cronenberg, La double
vie de Véronique de Kieslowski ou Lost Highway
peuvent donner une certaine idée du péril et de
son revers, le salut qui est l'autre pensée.
Heidegger
: "Le péril est lui-même, s'il est comme péril,
ce qui sauve. Le péril est ce qui sauve, dans la mesure
où c'est de son essence se retirant dans le tournant qu'il
porte avec lui ce qui sauve".
Le cinéma
de Lynch se présente comme un miroir, un rêve, une
illusion, un objet détaché du réel. Il répond,
toujours, à un effort contraire à celui du monde
et qui est de produire de l'opérationnel, des systèmes,
du pouvoir, de l'aliénation, de l'étant, de la puissance.
Chaque film de Lynch vient se rendre de lui-même plus métaphysiquement
inopérant. C'est-à-dire toujours plus rempli de
pensées qui s'énoncent comme des métaphores
et se transmettent comme des sensations. "La semence inaperçue,
dirait encore Heidegger, que ni crédit public, ni utilité
quelconque ne sauraient confirmer, - de semeurs qui, peut-être,
ne voient jamais ni tige ni fruit, et qui ne connaissent pas la
récolte".
Chaque film
de Lynch n'est donc pas qu'un film, et certainement pas qu'un
rêve, c'est une défense (par un sacrifice toujours
plus grand) d'un certain art de vivre. Chaque film de Lynch est
probablement une apocalypse (révélation) et une
parabole. Chaque film de Lynch est certainement un ouvrage de
stratégie et un missel rédempteur. Chaque film de
Lynch est assurément un manifeste sur le rôle de
l'art à l'époque de la cybernétique, une
peinture radicale de la tragédie contemporaine et une veilleuse
réconfortante dans le foyer délaissé de l'Être.
Chaque film
de Lynch est un poème des temps de détresse.
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