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Pour réaliser son rêve, David Lynch
s'est trouvé comme compagnon un amoureux de musique professionnel
: John Neff qui, avant d'être envoûté par la
méthode Lynch, pensait avoir tout vu et tout entendu. Le
récit admiratif d'un témoin privilégié.
Quand. David et vous vous êtes-vous rencontrés
?
En février 1997. J'avais alors un cabinet de design sonore,
On s'est rencontrés dans le studio qu'il était en
train d'installer. Il était 19 heures, il faisait nuit,
froid, il n'y avait pas encore l'électricité, on
s'éclairait avec une torche. On était quatre ou
cinq, assis sur le béton, les jambes dans ce qui deviendrait
l'une des tranchées pour les câbles. On a parlé
du matériel qu'on installerait, de la taille de l'écran,
des meilleurs haut-parleurs pour le cinéma, des amplis,
des THX, de tous les détails. Il était très
avenant mais très concentré, il me posait des questions
précises : ça me plaisait parce que, d'habitude,
les propriétaires de studios ignorent les aspects techniques.
Quand avez-vous travaillé ensemble la première
fois ?
Alors que nous installions les machines, en août 1997,
il avait tourné une pub pour Honda. Il fallait la mixer
et il voulait tester son studio. II m'a demandé si je voulais
le faire, alors que je ne connaissais même pas la console,
qu'il avait achetée de son côté ! On a pu
envoyer la pub le soir même. Il m'a ensuite dit qu'il devait
travailler sur un album en novembre (Lux Vivens de Jocelyn
Montgomery), qu'il n'avait pas d'ingénieur. Je lui
ai dit : "C'est un gros projet. La pub, c'était
sympa, mais si j'accepte, il faudra que je quitte mon boulot."
Il m'a fait : "Et alors ?" Alors, j'ai réfléchi.
Dans le même temps, je lui ai fait remarquer que son studio
était extrêmement complexe : il avait voulu toutes
les capacités de cinq studios dans une seule pièce
! "Alors, il va falloir que ce soit toi qui t'en occupes
à plein temps", m'a-t-il répondu.
Avant de travailler avec lui, alors que vous étiez ingénieur
de profession, jouiez-vous de la musique ?
Je n'ai jamais arrêté de jouer dans des groupes.
J'ai eu un studio et un label à Maui, dans les années
80-90, j'ai construit un grand studio à Phnix en
1994, mais ça n'a pas marché. A Hawaii, j'avais
un groupe de
blues qui s'appelait Argentina Turner, on a sorti un album. J'ai
toujours fait ça : du blues électrique.
Quels souvenirs gardez-vous des années 60 et 70 ?
J'ai eu ma première guitare en 1961. J'ai commencé
à jouer dans des groupes et à faire des concerts
en 1963. J'ai sortimon premier disque en 1965, j'avais 14 ans,
le groupe s'appelait les S-Cuts. Je jouais de la guitare, je chantais
et j'écrivais les chansons, entre Chuck Berry et les Beach
Boys. En 1969, j'ai formé l'Electric Blues Band, ça
a plutôt bien marché. Quand John Lee Hooker a sorti
The Motor City Is Burning, après les insurrections
de Détroit, j'ai découvert un nouveau monde : le
blues. J'avais entendu sa version britannique, les premiers Stones,
mais je n'avais jamais entendu le blues originel ! En Europe,
les artistes black passaient à la radio, à la télé,
alors qu'au milieu des Etats-Unis, dans la population blanche,
on ne pouvait pas passer ça. Les Beatles et le blues :
voilà ce que je retiens des années 60. Pendant les
années 70, je travaillais dans des studios à Détroit,
dans la section rythmique. J'étais le seul Blanc du groupe.
En une nuit, on enregistrait quatre ou cinq faces, c'est comme
ça qu'on disait à l'époque. On avait les
autres pistes dans les écouteurs, on jouait, point final.
On n'entendait jamais le mixage. Parfois, on entendait la chanson
quelques semaines plus tard à la radio. On était
payés 150 dollars la chanson.
Comment qualifiez-vous la musique de Blue Bob?
Je parle parfois de factory rock, de rock d'usine. Mais
on n'a jamais dit : "On va essayer de faire du heavy blues",
on n'a jamais prononcé ces mots. David adore John Lee Hooker
et des vieux artistes de blues qui ont eu une énorme influence
sur moi. L'idée originelle était de jouer avec des
guitares et des machines, de trouver un son de machines. De regarder
ce que ça donne sur l'écran qui affiche les sons.
On se met chacun d'un côté de la pièce, devant
l'écran, je cours d'un bout à l'autre, je tourne
les boutons, je prends ma guitare et on joue. Le plus fort possible.
Sur les pistes de guitares, on nous entend parler, on entend sa
ligne, la mienne, nos machines. Le premier morceau que nous avons
enregistré est Pink Western Range. On sent bien
l'électricité, il y a même des bruits d'étincelles.
Comment se dessinent les chansons ?
Comme on n'a pas de batteur, on crée une base rythmique
et on se met à jammer. Dave aime certains enchaînements
d'accords, il aime passer du majeur au mineur pour que ce soit
plus sombre, plus triste. Au clavier, il faut toujours que je
descende de quelques octaves. J'interviens avec une suite d'accords,
il me dit s'il aime, s'il n'aime pas, propose des enchaînements
différents. Sur 9*1*1, c'est lui qui joue de la
batterie, sans baguettes : avec ses mains, il frappe sur la caisse
claire.
Comment le trouvez-vous comme musicien ?
Il connaît la musique. Il n'a pas de connaissance théorique,
mais il la ressent avec ses tripes et son cerveau, ça me
fascine. C'est toujours moi qui dois expliquer les changements
d'accords. Lui, il joue parfois des choses complètement
hors norme, exceptionnelles, sans le savoir. Il expérimente
jusqu'à ce qu'il trouve et, moi, je retranscris.
Vous lui avez appris à jouer de la guitare ?
Non. C'est un autodidacte. Il joue de la guitare en la mettant
à plat sur ses genoux, il frappe dessus, il utilise un
bottleneck. Il utilise la whammy comme une pedal steel.
La première fois que je l'ai entendu faire ça, c'était
sur l'album de Jocelyn, en 1997. Je me suis dit que ça
n'irait jamais avec la voix mais c'était superbe ! J'étais
très impressionné. Et il avait plusieurs pédales
de distorsion, ça faisait un souffle terrible ! J'ai dit
que j'allais devoir effacer ces bruits, il m'a dit : "Non,
ça n'a pas de prix !!!" Il adore les sons organiques,
les bruits d'amplis. Ça m'a ouvert les yeux sui un nouveau
monde. Moi, je dois conserver une certaine forme, tandis que David
entre et sort de cette structure.
Il a dit que la seule chose qu'il ne veut pas faire, c'est
chanter.
Il n'aime pas sa voix. Il a décidé que c'était
mon boulot et ça ne me pose pas de problême : j'ai
fait ça toute ma vie. Avec lui, je ne répète
pas, je ne vois jamais les paroles avant. Il me tend un bout de
papier avec un texte. Parfois, il le sort d'une boîte remplie
de paroles de chansons jamais chantées, ou de poèmes
tapés à la machine, écrits il y a vingt ans
peut-être, et me dit : "Choisis un passage, essaie
de voir les mots qui fonctionnent." J'entre dans le studio
et il enregistre. Je dois trouver la mélodie en direct.
Parfois, il me presse pour me stimuler ; c'est un défi
qui m'amuse beaucoup. Dave n'a aucune idée de ce qu'il
veut. Quand l'ambiance est créée, il me donne des
pistes. C'est comme monter les voiles sans savoir dans quelle
direction le vent va souffler : on finit tou-
jours par trouver quelque chose.
Vous saviez que ça serait un album, au final ?
Non : c'étaient des essais, des expérimentations.
J'ai bien pensé que certaines chansons pourraient atterir
dans un film, une vidéo, mais pas un album. On n'en avait
jamais parlé. On avait mixé quatre ou cinq chansons,
celles avec des machines, les premières, lorsque David
m'a dit : "Il y a quelque chose qui commence à
prendre forme".
Vous sentez-vous proche de son univers ?
Maintenant, oui. Je n'avais jamais travaillé pour le
cinéma, et quand il m'a dit : "Maintenant, on va
mixer Une histoire vraie", j'ai réalisé
que je n'avais jamais mixé de film. J'ai loué un
DVD par soir pour comprendre comment les choses étaient
enregistrées. Je ne savais pas que j'allais tout faire
! Plus tard, le mixage de Mulholland Drive fut très
intense parce qu'on n'avait pas un gros budget. On était
censés boucler en quatre semaines : on en a passé
quatorze. Pas de prémix, ilexpérimentait et on a
tout monté en direct. Les producteurs devenaient fous.
Est-ce vous qui avez enregistré la version espagnole
de Crying qui est au cur de Mulholland Drive
?
C'est une très belle histoire- On nous présente
un jour Rebekah (Del Rio) en nous disant qu'elle possède
une très belle voix. OK, on déjeune. Après
cinq minutes, David lui demande "Et si vous nous chantiez
quelque chose ?" Elle hésite, accepte, se lève
pour chanter mais David lui dit ; "Allez dans la cabine."
Elle met le casque. Il y avait un peu de reverb' dans le micro,
pas de compression, pas d'égalisation, le micro était
juste branché dans un lecteur-enregistreur numérique.
Et elle chante Llorando. Au bout d'une minute, sa voix
se casse. Elle se reprend : "Je peux faire mieux que ça."
Deuxième prise ; du début à la fin, la chanson
telle que vous l'entendez dans le film. On la connaissait depuis
moins de dix minutes ! On était estomaqués ! C'était
en novembre 1998. Elle est dans le film grâce à ce
moment-là. J'ai juste ajouté un peu de reverb' au
moment du mixage du film pour rendre l'ambiance d'une salle vide.
Quelle coïncidence qu'elle ait choisi de chanter une
version espagnole de Crying de Roy Orbison, quand on sait
que David est un grand fan de ce dernier.
Je ne pense pas qu'elle le savait. Je n'avais jamais entendu
de version espagnole de Crying. On ne savait même
pas qu'elle allait chanter en espagnol !David avait toujours voulu
mettre Crying dans l'un de ses films, il avait essayé
pour Blue Velvet, mais ça ne correspondait pas.
Là, ce fut un coup de chance et, pour David, un raz-de-marée,
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