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Avec John Neff, David Lynch
a inventé la musique de friche industrielle [rouillée,
mécanique, métallo] habitée de voix sauvages.
Ambiance.
bleu de chauffe
Chez les cinéastes américains qui font aussi des
disques, on connaissait Vincent Gallo (aussi bon cinéaste
que musicien), Harmony Korine (meilleur cinéaste que musicien)
et l'on découvre David Lynch. Depuis toujours très
impliqué dans la musique de ses films, Lynch a enregistré
son premier disque chez lui, dans son propre studio. John Neff,
son acolyte de Blue Bob, est l'homme qui a installé
le studio. Lequel studio doit se situer à la cave, près
de la chaudière derrière laquelle sont tapis des
monstres aveugles et velus.
Blue Bob n'est pas un projet de reprises de Bob Marley
en blues, mais une sorte de musique mutante, massive et menaçante,
à base de blues et d'indus. De la musique industrielle,
ou plutôt friche industrielle ; rouillée, cabossée,
m écanique, métallo. Blue Bob, c'est pas
Blue Velvet, bleu de travail plutôt que velours,
ambiance Eraserhead plutôt que Mulholland Drive.
Avec Blue Bob, David Lynch tourne son premier rockumentaire
sur le travail en usine.
Ici, le cinéaste "psychonirique" fait dans le
physique, il retrousse les manches et plonge les mains dans le
cambouis. Partout sur l'album, une boîte a rythmes qui grince
et tape comme le bras d'un derrick ; et des guitares presque surf,
mais qui surfent dans le sillage d'un pétrolier éventré.
C'est sûr, du côté de la Lorraine ou de Tchernobyl,
au pied du haut-fourneau, Blue Bob va être énorme.
Mais aciérie comme ça. Chez David Lynch, il n'y
a pas que la coupe de cheveux qui est rock'n'roll. Dans les meilleurs
moments on peut entendre l'influence-stylisée, dégénérée
- des rockabs primitifs et séminaux Link Wray ou Gene Vincent.
Mais plus encore que ces séduisants démons de l'Amérique
déviante, Blue Bob évoque le Suicide Alan
Vega - un type qui aurait pu Jouer dans tous les films de David
Lynch. Souvent le duo Lynch/Neff rappelle un Suicide californien,
avec plus d'espace et moins d'amphètes. Ou John Lee Hooker
live at the usine à gaz désaffectée.
Très flippants sont les textes de David Lynch. Dans ses
chansons marécageuses et chimiques, on croise des femmes
en sweater rose, des flingues vite dégainés, des
voitures qui ne roulent que la nuit, des gens qui hurlent et Robert
Johnson qui aboie : la faune sauvage, ambiguë et raffinée
(comme raffinerie) de Los Angeles (et los diablos). Les
textes ne sont pas vraiment chantés, plutôt maugrées,
ruminés comme une énorme boule de gomme au mazout
dans une bouche de aux dents gatées - d'une voix de tuberculeux
médicalement assisté, une voix deTricky aux sinus
tuméfiés. David Lynch est vraiment sympa d'avoir
retrouvé Elephant Man pour lui confier les parties
de chant.
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