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Cette Palme d'or 1990 très contestée se présente,
dans l'oeuvre de Lynch, comme une sorte de road movie sans enjeu
: un couple à l'éternelle jeunesse doit fuir la vengeance d'une
mère. On remarquera à un petit détail (mère et fille ont le même
geste de la main pour exprimer la jouissance) que la fille risque
bien, dans le futur, de ressembler à sa mère. Quant à Sailor,
éternel loser " qui a vu la scène primitive " (le meurtre
du père de Lula), il ne trouvera jamais le courage d'avouer à
sa très fidèle fiancée que la " méchante sorcière de l'Est " n'est
autre que sa mère. L'atmosphère est donc celle d'un conte de fées
(Sailor verra la bonne fée dans la scène finale) qui se développe
à l'intérieur de la sous-culture des teenagers américains
- Le Magicien d'Oz, le rock, la superstition et la violence.
Mais cette fable où le dragon peut prendre les traits
d'un psychopathe ancien combattant du Viêt-nam ou d'un tueur à
gages, est comme speedée par une imagerie répugnante ou
grotesque, par une suite de très gros plans sonores et d'images
récurrentes (tournant souvent autour du feu), en un mot par tout
le dispositif lynchien d'inquiétante étrangeté qui est là pour
nous dire : " l'intrigue n'a aucun intérêt et les ficelles interprétatives
sont si grosses que tu devrais, spectateur cultivé, tout bonnement
les ignorer " ! Lynch est en effet le cinéaste des intensités.
On pourrait dire que Sailor et Lula travaille
le spectateur au corps, par des sensations pures (souvent sonores),
et très souvent par la représentation de sensations qui n'existent
tout simplement pas dans la gamme dont dispose le cinéma : on
se souviendra de la flaque de vomi autour de laquelle volent des
mouches ; la sensation de l'odeur, de l'odeur de la décomposition,
voilà le genre de défi que le cinéaste aime relever. Mais le plus
dérangeant, bien sûr, c'est que cette flaque de vomi finira par
devenir un " personnage " au même titre que les autres. Dans une
autre scène, presque insoutenable - celle du meurtre de johnnie
Farragut - l'exécutrice lance au pauvre Harry Dean Stanton " I
can smell your shit ! " (littéralement " je sens ta merde ! ").
L'expression sadienne de jubilation devant la peur de celui qui
va mourir dépasse le simple registre ordurier. C'est la sensation
même de l'horreur et de la barbarie qui nous envahit alors.
Thème lynchien par excellence : la famille. Mais
au lieu de nous asséner les quelques poncifs freudiens qui ont
fait la gloire du cinéma américain traditionnel, Lynch, en théoricien
de la monstruosité, ne cesse de débusquer ce que la famille, l'enfantement,
peuvent avoir de monstrueux. La scène de l'avortement de Lula
- un flash-back - est d'une efficacité qui rompt avec toutes les
techniques du gore " établi ". Le fil de l'intrigue
est si ténu que ce sont les digressions, le luxe de détails dans
des séquences tout à fait secondaires, la galerie (pseudo-fellinienne)
des caractères qui, tous ensemble, contribuent à créer un climat.
L'art de Lynch tient tout entier dans ce qui ne ressortit pas
de l'intrigue ; mieux, il semble prendre un malin plaisir à laisser
toutes les pistes de son histoire en suspens. Les personnages
principaux (comme Marietta, la mère de Lula) disparaissent tout
simplement. Le film est d'ailleurs scandé par des séquences récurrentes
(les stations de Sailor en prison) qui figurent un " sur place
", une immobilité narrative qui va à l'encontre de toutes les
traditions du cinéma américain. Comment ne pas remarquer, par
exemple, que les scènes de voiture sont filmées sans mouvements
de caméra ? Miraculeusement, tout ce dispositif parvient à préserver
son mystère.
David Lynch est un réalisateur de l'ère du clip.
Mais son ambition est bien entendu de créer son propre univers,
dont chaque film serait une des portes d'entrée. Le mépris qu'il
affiche pour son histoire (mais Hitchcock confessait ce même mépris
à propos de Psycho), voire pour ses personnages (on peut
considérer Sailor et Lula comme deux adolescents attardés et débiles),
crée un malaise. Ceux qui sont familiers des formes extrêmes de
l'art contemporain (Body Art, performances, etc.)
y reconnaîtront son ironie grimaçante et cruelle. Le malentendu
entre Lynch et la critique " humaniste " est là. L'auteur de Eraserhead
ne respecte pas les traditions du 7e Art. Pour le plus grand plaisir
de ceux qui ne se font pas à l'idée qu'un film devrait nécessairement
être un échantillon de culture " populaire " destiné au plus grand
nombre.
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