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Janvier 1983
" Dune " fut publié pour la première fois dans
le numéro de décembre 1963 de la revue de science-fiction " Analog
". Intitulée " Dune World ", l'histoire en trois parties avait
été écrite par Frank Herbert, un ancien journaliste qui avait
aussi travaillé comme pêcheur d'huitres et comme instructeur d'équipes
de la Marine pour la survie dans la jungle. L'épopée de Herbert
décrivait la survie et l'aventure sur une vaste planète déserte,
Arrakis, un monde dur et privé d'eau, dont la seule exportation
consistait en une épice agissant comme une drogue, prolongeant
la vie et accroissant les facultés mentales, le mélange.
L'année suivante, Herbert publia une autre histoire
en trois parties, " Prophet of Dune ". Peu après, Chilton Books,
un éditeur de manuels d'automobiles, publia les deux récits sous
forme d'un livre. Et un phénomène littéraire était né. L'époque
était plus que favorable pour un tel roman. L'histoire de Herbert,
se déroulant dans des lieux désolés peuplés de personnages crédibles,
sa précision extrême et sa profondeur quant aux aspects concernant
l'environnement, sa dimension anti-politique et anti-messianique,
et la persistance de ses énormes et mystérieux vers de sable longs
d'un mile, étaient autant d'éléments qui comblèrent le public.
Le " gimmick " récurrent du roman - la drogue induisant des hallucinations
prophétiques - ne greva en rien la popularité du livre.
Mais le public de " Dune " ne se limitait pas aux
Universités et à la contre-culture. Herbert était un écrivain
sérieux au talent manifeste et son roman gagna bientôt le grand
public. Quatre tomes suivants sortirent : " Dune Messiah " (1969),
" Children of Dune " (1976), " God Emperor of Dune " (1981) ;
et le dernier paru, " Heretics of Dune ". Il y a encore un ouvrage
en cours. En tout, la série s'est vendue à 13 millions d'exemplaires
dans le monde et ne montre pas de signe de ralentissement commercial.
Mais que faisait Hollywood ? Ces chiffres de vente
sont le genre de choses qui ne laissent pas un producteur indifférent.
Bien sûr, nombreux avaient été les postulants, mais aucun n'avait
réussi. Dernièrement il a fallu l'imagination de David Lynch et
le porte-monnaie de Dino de Laurentiis pour que le projet aboutisse
enfin.
Dino a confié le travail effectif de production
sur Dune à sa fille Raffaella, qui fut la productrice exécutive
de Conan the Barbarian (son deuxième film, Dune étant le troisième).
Le trajet de David Lynch
Après voir réalisé Elephant Man, David Lynch
refusa de faire Return of the Jedi et s'installa aux Studios
Zoetrope - de Francis Coppola - pour travailler sur Ronnie
Rocket, un projet qu'il essaie de monter depuis des années.
" Ça parle d'un petit homme d'un mètre qui marche au courant
alternatif ", me confie Lynch. " J'ai commencé le scénario
après Eraserhead ".
Mais vers 1981, Zoetrope avait des problèmes financiers
et Lynch et Ronnie se retrouvèrent bientôt à la rue (provisoirement
; le film reste en projet et devrait être produit par Dino De
Laurentiis). C'est à ce stade que Lynch fut contacté par De Laurentiis
pour déjouer la malédiction de Dune. " Je ne suis pas
un fou de science-fiction, et je n'avais jamais lu "Dune" avant
d'accepter le film ", déclare Lynch. " Mais quand je m'y
attaquai enfin, je fus abasourdi. Et pas seulement par la dimension
épique. A plusieurs égards, ce roman est une antithèse de la science-fiction
habituelle à base de pistolets à rayon laser et de vaisseaux spatiaux.
Il y a des personnages crédibles dans "Dune" et des résonances
très profondes. Ce n'est pas seulement une oeuvre brillante en
apparence. Herbert a créé une aventure intérieure, avec beaucoup
de textures émotionnelles et matérielles. Et j'aime les textures
"...
Étiez-vous précautionneux, lui demandai-je en adaptant
une oeuvre si célèbre et si encensée ? "
" Tout de suite, je me suis aperçu qu'il
était inutile de se préoccuper de ça ", répond Lynch. " Je
savais que quoi quejefasse, même si j'essayais vraiment d'être
fidèle au texte d'origine, il y aurait toujours une divergence
entre mon interprétation du livre et celle de quelqu'un d'autre.
Alors, tout ce que je pouvaisfaire était de me fier à mon intuition.
J'ai essayé de conserver les personnages et les portions de l'histoire
qui, pour moi, exprimement vraiment Dune. "
Du roman au scénario
Mais faire du roman un scénario prêt à tourner ne
fut pas tâche aisée. En mai 1981, Lynch s'installa dans un bureau
aux studios Universal, pour commencer la préparation du film,
et en juin, il s'attaqua au scénario. Avec ses co-scénaristes,
Eric Bergren et Christopher De Vore (qui collaborèrent au scénario
de Elephant Man), Lynch passa une semaine dans la ferme
écologique de Frank Herbert sur la péninsule Olympic (dans l'Etat
de Washington), à discuter de l'univers de Dune.
Puis Lynch, Bergren et De Vote passèrent plusieurs
mois à produire une première version de 200 pages du scénario.
Ce fut un travail réussi à plusieurs points de vue - le scénario
préservait les épisodes centraux du livre et les personnages principaux,
et mariait harmonieusement le vocabulaire alambiqué de Herbert
avec des scènes d'action très visuelles. Mais c'était trop long
car si on l'avait tourné tel quel, le film aurait duré quatre
heures.
Alors commença le travail pénible de dégrossissement
de l'histoire, qui devait préserver le coeur du récit. A la troisième
version, Bergren et De Vore avaient quitté le projet et Lynch
continua seul pendant un an. Finalement, le 9 décembre 1982, la
sixième version revue et corrigée fut acceptée comme définitive,
bien que des modifications intervinrent en cours de tournage ;
sur place, les textes des acteurs étaient pleins de pages bleues
et roses, une preuve certaine que de nouvelles scènes avaient
été rajoutées.
Lynch a réussi également à incorporer dans le film
le genre de détails surréalistes biomécaniques présents dans ses
oeuvres précédentes. Particulièrement dans sa description de Giedi
Prime, une planète sur-industrialisée jusqu'à l'écoeurement, sur
laquelle habitent les méchants Harkonnens. Il a aussi ajouté sa
touche personnelle pour ce qui est des hallucinations produites
par l'épice, auxquelles il n'est fait que brièvement allusion
dans le roman de Herbert.
Alors que le scénario était encore en cours de gestation,
Lynch se consacrait déjà à l'aspect visuel des mondes, machines
et personnages de Dune. Peu après s'être installé à son
bureau de Universal, Lynch choisit Tony Masters (concepteur artistique
de 2001 : A Space Odyssey) comme décorateur, et à deux,
ils commencèrent à élaborer petit à petit l'énorme infrastructure
artistique qui les attendait. A partir de mai 1982, Bob Ringwood
(Excalibur) avait rejoint l'équipe en tant que dessinateur
des costumes ; le même mois, le dessinateur Ron Miller, spécialisé
en astronomie, arriva pour travailler sur les illustrations préparatoires
du film. Il y avait aussi Mentor Huebner (qui avait travaillé
sur Forbidden Planet et Blade Runner) et George
Jensen (stagiaire sur Return of the Jedi), qui réalisaient
les story-boards.
En septembre 1982, tous se rendirent à Mexico City,
aux studios Churubusco, où le directeur artistique en chef, Pier
Luigi Basile, le directeur artistique Benjamin Fernandez et le
responsable des constructions Aldo Puccini, les retrouvèrent.
D'autres postes-clé furent bientôt pris en main par le directeur
de la photo Freddie Francis, le concepteur du son Alan Splet et
le magicien des effets spéciaux John Dykstra et son équipe, "
Apogée, Inc ".

Avril 1983
Bien que l'Afrique du Nord, l'Angleterre, la Tunisie,
l'Inde, l'Australie, le désert du Sahara et l'Italie aient été
visités préalablement comme endroits possibles du tournage, ce
fut le Mexique qui fut choisi. Parmi les avantages du Mexique,
il y avait ses déserts, adéquats pour le tournage, de la main-d'oeuvre
expérimentée à bon marché, et d'abord, la disponibilité des "
Estudios Churubusco ", le plus grand complexe cinématographique
autonome d'Amérique latine.
Un bâtiment administratif de trois étages a été
entièrement investi par la production du film. Le degré d'activité
est élevé. Des hommes entrent et sortent rapidement, des figurants
en costume militaire exhibent fièrement leurs parures, des caisses
de matériel sont débarquées de camions.
En tout, plus de 700 personnes travaillent ici à
plein temps, parmi lesquelles il y a des Italiens, des Mexicains,
des Espagnols, des Anglais, des Français, des Vénézuéliens et
des Américains. L'anglais et l'espagnol se disputent la prééminence
comme langue officielle du tournage.
Une masse de croquis préparatoires, maquettes et
accessoires assortis - en majeure partie, oeuvre du décorateur
Tony Masters et de l'illustrateur Ron Miller - a été installée
dans une petite salle d'exposition au troisième étage du quartier
général de Dune à Churubusco. Il y a de grands dessins
de chacune des planètes de Dune : Caladan, la planète-mère
de Paul Atreides, un monde bleu-vert de forêts profondes et de
sources fraîches ; Giedi Prime, un monde industriel noir
et couvert de mers de mazout ; Kaitan, la planète de l'Empereur,
faite de buildings d'or pur ; et Arrakis, Dune, le désert sans
fin.
D'après les maquettes et les croquis que je vois,
la conception des vaisseaux spatiaux est pour le moins inhabituelle.
Les nombreux Heighliners, Ornithoptères et Carryalls (transporteurs),
fonctionnels et sans ornements, sont pratiquement des formes géométriques,
un contre-pied total des engins vus dans des films récents, qui
ont l'air d'avoir été enduits de colle et saupoudrés de pièces
de modèles réduits. Les Ornithoptères, pour ceux qui ne sont pas
familiers avec ce terme, sont de petits vaisseaux qui survolent
Dune. Dans le roman de Herbert, les Ornithoptères sont
équipés d'ailes, dont ils battent pour s'élever. Mais les maquettes
que j'ai vues sont dépourvues d'ailes. Selon toute évidence il
fut décidé lors de leur élaboration que les spectateurs contemporains
trouveraient ridicules des astronefs en forme d'oiseau. Alors
Lynch a inventé le " Générateur à Ether ", un système anti-gravité
qui dispense des ailes.
Dead Dog Dump est un des rares extérieurs réels
utilisés pour Dune ; plus de 100 décors d'intérieurs et
d'extérieurs sont construits dans les huit studios de Churubusco
et sur le plateau extérieur, de taille respectable. Les autres
extérieurs seront le désert de Samalayucca, juste de l'autre côté
de la frontière à El Paso et près de la ville de Juarez ; le stade
Azteca de Mexico, dont le parking géant a servi de site d'atterrissage
conséquent pour les vaisseaux spatiaux ; et Iztapalapa où un réservoir
de 30 m x 100 m fut construit pour figurer une réserve d'eau secrète
des Fremen.
Le tournage à " Aguilas Rojas " ne se passe que
la nuit et les gens du pays se pressent autour de la barrière
de chaînes qui entoure la grande dépression circulaire où
nous nous trouvons. Le site est rempli de grosses pierres et de
monticules de poussière rougeâtre. Un grand mont de lave - en
fait un mini-volcan - domine une faille aux bords déchiquetés
qui zigzague à travers la cuvette. Toute l'étendue est éclairée
par l'éclat surnaturel des lampes à arc.
Sous nos pieds, des blocs de lave légère glissent,
nous déséquilibrant. Le paysage résulte d'une ancienne coulée
de lave qui laissa ces monts massifs, blocs de pierre et crevasses,
qui attirèrent l'attention du décorateur Tony Masters. Le responsable
des constructions Aldo Puccini et son équipe ont ajouté quelques
détails de leur cru : de faux rochers en vraie lave, et de profondes
veines de " mélange " peintes sur l'ensemble des blocs de pierre
volcanique.
De nombreux figurants se promènent sur le bord de
la crevasse. Il y a au moins 300 personnes ici et tout le monde
est sale. Cet aride lieu rocheux n'est pas seulement recouvert
de sa " propre " poussière, mais on a teinté des centaines de
kilos de terre de Fuller - une poudre fine et granulée utilisée
couramment au cinéma - en rouge et de grands ventilateurs placés
à des endroits stratégiques la font s'envoler en permanence. A
cause de cette tempête de poussière d'Arrakis, les caméras sont
enveloppées dans un plastique de protection et la plupart des
membres de l'équipe porte des lunettes de soudeur et des masques
de papier pour préserver du sable. Mais cela ne sert pas à grand
chose : on en a jusqu'aux yeux.
Mais pour Lynch ça ne suffit pas. Dans un coin,
des figurants Fremen sont empoussiérés pour une scène suivante.
Les acteurs en vêtements à distillation lèvent les bras sur les
côtés pendaril qu'un assistant au maquillage les asperge d'un
fin nuage de talc et de terre de Fuller de la tête aux pieds,
sans épargner le visage.
C'est un sale boulot, mais il faut bien que quelqu'un
le fasse.
" Aguilas Rojas " est la première occasion pour
moi de vraiment observer David Lynch au travail, et c'est un sujet
d'étude passionnant. En tant que personne, il est détendu et direct,
avec comme caractéristique principale de traiter ses acteurs et
son équipe comme des personnes et non pas simplement comme les
rouages d'une machine.
Mais quand la caméra tourne, il est tout à fait
concentré sur la scène avec, sur la tête, ses omniprésents écouteurs
qui le connectent au micro de l'ingénieur du son, et fronçant
légèrement des sourcils.
En ce moment du moins, Lynch fait beaucoup de prises.
C'est compréhensible, surtout quand on considère la dimension
" artisanale " des premiers films indépendants de Lynch. Mais
je me demande si cette méthode génère une quelconque friction
avec les responsables de qui il dépend. Des prises trop nombreuses,
après tout, rendent particulièrement brûlants les deux plus grands
problèmes du cinéaste - le temps et l'argent. Mais si " le compteur
tourne ", Lynch ne semble pas s'en inquiéter outre mesure. Ni
l'homme qui fournit l'argent. Quand Dino de Laurentiis vient en
visite, il tapote affectueusement la joue de Lynch comme un père
attentionné.
Tout le monde tousse, essayant de se racler la gorge
pour se débarrasser de la poussière insidieuse. A quelques mètres,
la script-girl prend son exemplaire du scénario et lui donne une
tape. Aussitôt, elle est enveloppée d'un nuage rouge vif.

22-27 Avril 1983
Bob Ringwood, dessinateur des costumes de Dune,
se tient au mileu de rangées de vêtements multicolores,
pendant que de calmes couturières mexicaines sont assises
sur les côtés, travaillant dur à la robe de gaze
flottante que portera Lady Jessica dans la scène d'hallucination
de la Source de Vie.
" Il y a environ 10 styles différents (principaux)
de vêtements, qui équipent les gens des quatre planètes. "
me raconte Ringwood. " Mais à partir de ces modèles de base,
nous ferons environ 4 000 costumes, dont aucun ne sera identique
à l'autre. On peut parler de 4 000 costumes uniques en fait. Bien
sûr, il y en a de nombreux du même style - comme tous les uniformes
des Sardaukar, la garde d'élite de l'empereur. Quand on additionne
tous les costumes employés dans le film, on arrive à un chiffre
de plus de 10 000 ".
Les huit couturières ne font pas tellement attention
à notre discussion, se concentrant sur le seul et opulent costume
disposé devant elles. " Après que Jessica soit allée à la
Source de Vie, elle est enveloppée de ce vêtement ", explique
Ringwood. " La couleur s'inspire des motifs sur les vers de
sable, des taches roses sur du gris. Nous pensons tous que c'est
un des plus remarquables costumes du film. Aussi quand elles auront
fini, ces bonnes dames broderont leurs noms sur les bords de ce
costume. Pour signer leur travail, en quelque sorte. "
Comme pour de nombreux décors et accessoires, les
costumes exécutés et exposés empruntent à des modes anciennes.
Les cols droits et rigides et coiffures du " Bene Gesserit " dénotent
une influence résolument Tudor, par exemple. Les capes des Atreides,
visibles lors de leur atterrissage sur Arrakis, sont inspirées
d'un uniforme d'officier russe du XIXE siècle. Et les costumes
portés par les Fremen dans leurs Sietchs (des bases secrètes dans
les fins fonds du désert, creusées dans les montagnes), viennent
de modèles afghans. Les perles orange enfilées sur des liens sur
le devant du costume sont des symboles hiérarchiques tribaux ;
plus la perle est haute, plus grand est votre statut social au
sein du clan.
Dans un coin du magasin des costumes, un mannequin
grandeur nature est habillé d'un vêtement noir brillant où se
dessine un réseau de muscles stylisés. Les pectoraux, biceps,
triceps, muscles des mollets, sont clairement visibles ; cela
ressemble un peu à un écorché. Le matériau est mou et lisse.
Bien entendu, c'est un des vêtements à distillation
(ou " distillé "), une des inventions les plus originales et les
plus connues de Franck Herbert. Arrakis est à un tel point dépourvu
d'eau que les Gremen ont inventé ces distilleries ambulantes,
des costumes collants qui conservent toutes les excrétions du
corps, recueillies dans des grandes poches. La marche crée un
effet hydraulique ; de petites pompes aux talons font circuler
l'eau dans tout le costume et le purifient. L'humidité est récupérée
par le corps en aspirant avec la bouche par un petit tube qui
dépasse du costume.
Mais ce ne sont pas les vêtements à distillation
auxquels je m'attendais. Où sont les robes flottantes, les burnous
et les accessoires, qui servent à dissimuler le vêtement lui-même
dans le roman ? " Nous pensions que des costumes de type "Mille
et une nuits" feraient un peu cliché pour un film comme Dune
", répond Ringwood. " Avec l'aval de Lynch et de Masters, j'ai
conçu des vêtements à distillation un peu plus "outrés " ; en
fait ils s'inspirent d'un dessin anatomique grandeur nature sur
lequel je suis tombé. Ils sont fabriqués avec six sortes de caoutchouc
différentes, surtout du néoprène. Nous les salissons progressivement
pour le film. Ils passent donc du noir brillant à une couleur
rouille, café au lait poussiéreux en quelque sorte. "
" Les vêtements à distillation des hommes
et des femmes sont tout à fait différents ", ajoute Ringwood.
" Ils sont conçus pour compenser les différences anatomiques.
Chaque acteur principal du film a son propre vêtement sur mesure.
Nous avons mis quatre heures à faire des moules de tout le corps
des acteurs, et d'après ceux-ci, nous avons fait les vêtements
à distillation eux-mêmes ".
Comme on peut s'y attendre, les vêtements de caoutchouc
tiennent chaud. Fabriqués sans la réelle technologie Fremen de
filtrage et de circulation d'eau, ces vêtements finissent par
faire évacuer les sécrétions corporelles de celui qui les porte,
plutôt que les conserver. Par exemple, en un après-midi, Francesca
Annis vêtue de ce costume, perdit environ un litre et demi d'eau.
Le régime rapide de Arrakis.
Le magasin des accessoires est proche, plein à craquer
d'ustensiles employés dans Dune : des globes lumineux,
de vieux livres avec des reliures en cuir incrusté ; et des montagnes
de mannequins en mousse devant être utilisés pour étoffer les
foules et les combattants.
Sur une table de travail, il y a une vingtaine de
pistolets à rayon bon marché en plastique. Ces jouets sont démontés
et mis en morceaux pour être recyclés comme éléments des armes
vues dans les scènes de foule. " Mis en morceaux " est l'expression
à laquelle je pense quand, en quittant le local des accessoires,
je remarque soudain deux grandes boîtes sans couvercle contenant
des entrailles d'animaux. Qui sont authentiques, bien sûr - coeurs,
intestins et foies. Ces viscères se décomposent rapidement, la
chaleur mexicaine les liquéfiant sur les bords.
" Ce sont des entrailles de vache ",
explique Malcolm Benstead, le sympathique assistant accessoiriste.
" Vers le début du film, Kyle prend un "livre-film" - qui est
comme un petit écran plat - et pose une question à propos des
vers de sable. Le livre lui fait un petit exposé, et alors à un
moment la coupe transversale d'un ver vivant apparaît sur l'écran.
David voulait disséquer une vache que nous a fourni un abattoir
pour que ses organes internes figurent ceux d'un ver. Mais bien
que nous les ayons reçues gelées, ces entrailles fondirent trop
vite et se gâtèrent. "

Mai 1983
Un après-midi, j'assiste à une scène dramatique
entre le Baron Harkonnen (Kenneth McMillan), Piter, un ordinateur
humain corrompu, ou " Mentat " (Brad Dourif), et le captif, le
Duc Leto (Jürgen Prochnow), gisant à moitié inconscient sur une
civière.
Le Baron et Piter contemplent leur prisonnier avec
un plaisir malsain ; le Baron flotte, grâce à un système de câbles
complexe contrôlé par John Sterber. Le Baron est d'une obésité
peu commune et doit utiliser des " suspenseurs " anti-gravité
pour se mouvoir confortablement. McMillan est équipé d'un grotesque
" costume de gros " qu'il porte sous ses vêtements.
McMillan semble bien s'amuser à flotter dans les
airs. Ça plait bien à Lynch ; aussi, deux fois, le réalisateur
gâche la prise en éclatant de rire à la diction doucereuse d'une
phrase du dialogue particulièrement méchante.
Le Baron descend en flottant vers Prochnow, et caresse
son uniforme. Je suis frappé par sa ressemblance avec un personnage
dickensien devenu fou.
" Duc Leto ", ronronne McMillan, " quelqu'un
a arraché vos insignes ! "
Lynch explose encore une fois.
Bien que j'en sois arrivé à l'estimer, il n'y a
pas de doute que David Lynch est un peu excentrique et obsessionnel.
Une vision d'Eraserhead est une preuve suffisante pour
s'en rendre compte. Parfois aussi, il est difficile de distinguer
l'homme du mythe.
On entend des histoires et des rumeurs à propos
des maquillages bizarres des figurants dans les scènes de foule.
Plusieurs ont des têtes rasées. D'autres sont équipés de composants
mécaniques et électriques qui semblent être des excroissances
naturelles de leurs têtes, visages et mains. Ce maquillage biomécanique
est vraiment remarquable, même examiné de près. Si réaliste que
certains visiteurs du studio pensent que Lynch a effectivement
effectué des modifications chirurgicales sur les figurants locaux.
Un journaliste en visite, chargé plus tard d'écrire
un livre sur le tournage, raconte l'une des plus étranges histoires.
" J'ai entendu dire que pour un certain plan, Lynch voulait
faire un trou dans la joue d'un figurant et y faire passer une
espèce de tube ", me raconte-t-il. " Il devait y avoir
un médecin à côté. Est-ce vrai ? "
Juin 1983
Bien que le tournage ne soit qu'à mi-parcours, des
centaines de figurants en costume ont rejoint les personnages
principaux pour la dernière scène se déroulant dans la Grande
Salle.
L'atmosphère est à la fois électrique et détendue.
Il s'agit bien sûr d'une des scènes-clé du film : les Fremen conduits
par Paul Mouad'Dib et une bande de vers de sable ont vaincu la
force combinée des Harkonnen et de l'élite des guerriers Sardaukar,
les plus coriaces et impitoyables combattants de la galaxie. Alors,
après avoir battu Feyd dans un combat mano-a-mano, Paul prend
le commandement de Arrakis, et de la galaxie également.
Toutes les factions qui ont combattu pour le contrôle
de Dune et de l'épice qui provoque l'accoutumance, le mélange,
sont représentées : tout vêtus de cuir noir, les Sardaukar, coude
à coude avec la somptueuse suite de la cour de l'Empereur. Paul
Atreides, Lady Jessica et la Princesse Irulan (la future femme
de Paul) portent leur plus élégante tenue de soirée. Les Fremen
ont leurs vêtements à distillation, qui ont subi l'épreuve des
batailles.
Le plan d'ensemble principal (" master shot ") prend
des heures à être préparé, pendant que l'on fait répéter les figurants
et que l'action est étudiée avec soin. Mais Lynch reste serein
et calme devant cette orgie d'activité.
Pendant que les électriciens s'affairent dans les
échafaudages, le directeur de la photo, Freddie Francis, regarde
silencieusement, et acquiesce. Comme à plusieurs occasions précédentes,
Francis a équipé la caméra d'un étrange accessoire sur le devant
- un " Lightflex " - qui lui permet de préexposer, ou de voiler
le film, lui donnant une apparence spéciale. " Le "Lightflex"
permet un contrôle du contraste, une lumière additionnelle et
des effets spéciaux ", explique Francis. " Je peux indifféremment
éclairer le film d'un 'flash" ou le voiler en l'exposant. J'ai
utilisé le "Lightflex"pour The French Lieutenant's Woman,
et Dune a quelque chose de ressemblant visuellement
; un aspect "éclairé à la bougie". "
Août 1983
Sur l'un des plus grands plateaux, Jose Ferrer se
prépare pour sa première scène dans la Salle du Trône de l'Empereur.
Pour un homme de 74 ans, Ferrer est remarquablement en forme et
bronzé. Le décor lui-même est très réussi. Il est inspiré du style
architectural mauresque de la classique Alhambra espagnole. La
Salle du Trône est presque entièrement faite de bois et de plâtre,
mais a l'air d'avoir été construite avec de l'or massif.
Dans plusieurs semaines, Ferrer sera confronté dans
le même décor avec un Navigateur de la Guilde du Troisième Degré.
Un être étrange, autrefois humain et ayant subi une mutation à
cause de sa consommation constante de mélange qui l'a transformé
en un hybride d'homme et de sauterelle de 4,50 mètres de long.

Novembre 1983
Finalement on a trouvé un remplacement pour John
Dykstra et Apogee. En quelque sorte.
Depuis que Dykstra a quitté le projet avec son équipe,
il y a eu beaucoup de conjectures sur les remplaçants éventuels
et leur incidence sur le film. On a dit un moment que le travail
serait sous-traité par des spécialistes anglais d'effets spéciaux.
Au lieu de ça, le gros des effets spéciaux et le
filmage des maquettes est effectué ici, à Churubusco, après la
fin du travail de la première équipe. On tourne les effets spéciaux
depuis déjà deux mois et il y a au moins encore autant de travail
à accomplir.
Tout ce qui nécessite le " blue-screen ", le filmage
de maquettes et l'animation image-par-image (employant la caméra
nommée " Zippyflex "), est concentré sur le plateau 2, bien que
d'autres plateaux soient mis à contribution de temps en temps
et que le parking soit utilisé comme extérieur.
Sur le plateau 2, il fait habituellement plutôt
sombre, ou, contraste blafard, une lumière fluorescente bleue
peut tout envahir, par rangées. L'équipe recluse ici mène une
existence souterraine ; le calme et le silence prévalent et on
est presque complètement coupé du monde du dehors. Avec la défection
d'Apogee, De Laurentiis a en fait constitué son propre studio
d'effets spéciaux, formé de techniciens choisis à Hollywood, en
Angleterre et en Italie.
Barry Nolan a été désigné pour superviser les effets
spéciaux photographiques, en coordination avec la société d'effets
optiques Van der Veer à Hollywood. Nolan et Van der Veer avaient
précédemment travaillé sur les effets visuels de Flash Gordon,
produit par De Laurentiis. Jame Devis, directeur de la photo de
deuxième équipe de Dune, supervise aussi la prise de vue
de miniatures, le vétéran Stanley Sayer filmant le travail avec
" bluescreen " (écran bleu qui remplace les " transparences ").
Les effets miniatures sont dirigés par Brian Smithies,
un technicien qui gagna ses galons avec Superman et The
Dark Crystal. Danielle Verse qui a travaillé sur Jaws 3-D
est une des responsables des maquettes, avec la sculptrice Christine
Overs (Krull, The Dark Crystal). Peter Bohanna dirige
le studio des maquettes.
Bien que le départ d'Apogee ait bouleversé l'emploi
du temps de la plupart des SPFX du film, de nombreux secteurs
n'en ont pas pâti. Kit West s'occupe toujours des effets mécaniques
du film ; les peintures matte sont effectuées par AI Whitlock,
la magicien-maison de Universal. Et Carlo Rambaldi et ses équipiers
construisent et manoeuvrent les Navigateurs de la Guilde, les
vers de sable et un foetus articulé (la soeur de Paul, Alia, devient
une Révérende Mère tout à fait consciente bien qu'encore dans
la matrice de Lady Jessica).
Kit West - Oscar pour Raiders of the Lost Ark
et collaborateur de Return of the Jedi -, est responsable
des différentes explosions, feux et effets mécaniques que l'on
voit dans Dune.
Le plateau 4 est plein d'agitation alors que les
techniciens préparent un plan où un ver se précipite en avant
et avale virtuellement la caméra. La plateau est fortement éclairé
et chaque élément d'équipement fragile est protégé par du plastique.
J'enfile mon masque et les lunettes indispensables, au même moment
où quelqu'un crie " Listo ! Moteur ! Ça tourne ! "
L'instant suivant, le plateau est envahi par des
nuages de fumée noire étouffante, résultant d'un mélange de naphtaline
et de morceaux de pneus enflammés. Ce qui produit une fine pluie
de miettes grillées de caoutchouc, au détriment des cheveux et
des vêtements. Mais Lynch a utilisé cette manière de faire de
la fumée parce que la fumée artificielle normale n'était pas assez
dense pour paraître vraiment noire à l'écran.
Lynch travaille sur le plateau extérieur avec un
groupe de figurants habillés en Sardaukar et Harkonnen. Le plateau
extérieur de Churubusco est immense, parcouru de chemins de terre.
Même en voiture, il faut sept-huit minutes pour rejoindre les
bureaux de la production.
Un écran bleu (" blue-screen ") géant de 6 m x 25
m a été construit là, et les figurants doivent réagir à une attaque
imminente d'un ver, un moment de la bataille finale de Dune à
son point culminant qui suppose de multiples explosions nucléaires
et plusieurs vers des sables en folie.
Devant le fond bleu, les figurants brouillons ne
prennent pas leur tâche trop au sérieux. Il faut plusieurs répétitions
avant qu'ils appliquent la chorégraphie correctement, et quelques
uns d'entre eux ne peuvent pas s'empêcher de rire de l'absurdité
de leur fuite devant quelque chose qui n'est pas là.
Pendant ce temps, Stanley Sayer, le spécialiste
de l'écran bleu, a attrapé dans un étui en cuir ce qui ressemble
à un monocle teinté en rose.
" Regardez l'écran bleu avec ça ", me
dit Sayer en me tendant le petit morceau de verre rond et rougeâtre.
Je regarde. Le rectangle géant devient d'un noir d'encre. " C'est
un petit accessoire que nous employons pour déceler la moindre
imperfection sur l'écran. Si l'on voyait autre chose que du noir,
cela percerait un trou dans le matte final. Quand ça arrive, il
faut repeindre l'écran. "
Je me dirige nonchalamment vers Lynch, qui parle
du denier film de Francis Coppola. Lynch dit qu'il aime les oeuvres
de Coppola. Qui d'autre admire-t-il ?
" Jacques Tati ", répond David. " Kurosawa,
Ford. Certains films de Herzog. Et Billy Wilder. "
Une liste intéressante, ne serait-ce qu'à cause
de la prépondérance de cinéastes connus pour leur classicisme.
La juxtaposition de Herzog et de Wilder m'intrigue, mais la clé
est Tati - le styliste français dont les comédies tranquilles
dépendaient plus du cadre et de l'atmosphère que du dialogue ou
de l'histoire.
Janvier 1984
La Muraille de Pierre a disparu, il ne reste qu'un
énorme tas de décombres. Le grand écran bleu a été démonté et
il n'en reste aucune trace. D'autres décors du plateau extérieur
- la spacieuse Salle des Cérémonies, une boîte étroite de plus
de cent mètres de long aux murs de six mètres de haut ; un Sietch
Fremen miniature, une place-forte souterraine ressemblant à une
cave, avec des centaines de minuscules guerriers fixés sur des
tapis roulants - ont disparu aussi, laissant des places vides
sur le sol rocheux.
Je continue ma visite, passant devant la carcasse
rouillée d'un ornithoptère des Atreides.
En me dirigeant vers les studios, je dépasse le
Jardin de Roses, où Frank Herbert dirigea le tout premier plan,
dix mois plus tôt. Le sol autrefois soigné est encombré par les
coûteux débris du tournage : les restes démantibulés du caisson
des Navigateurs, des morceaux en train de pourrir de la salle
du trône de l'Empereur ; des morceaux de bois et de plâtre assortis.
C'est plus que triste.
Le Plateau 6, où un grand décor de la Ville de l'Empereur
a été construit, est sombre, vide et fermé à clé. Tout comme le
Plateau 4, ou l'on filme encore les vers. Mais au moins, sur le
parking, qui est maintenant le lieu où se trouvent plusieurs décors
miniatures il y a de l'électricité. Alors que je m'approche, Danielle
Verse saupoudre du sable sur une large plate-forme en bois. Sa
combinaison blanche est salie par la terre de Fuller. Plusieurs
autres décors extérieurs sont couverts par des bâches protectrices.
" Qu'est-ce que c'est ? " je demande
" Surtout des vers ", me répond-t-elle.
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