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  Cahiers du Cinéma - Dune : Tournage, un an sur Arrakis  
 
 

 

Dune : Tournage, un an sur Arrakis, par Paul M. Sammon

Critique parue dans les Cahiers du Cinéma n° 368, février 1985.

 

 

Janvier 1983

" Dune " fut publié pour la première fois dans le numéro de décembre 1963 de la revue de science-fiction " Analog ". Intitulée " Dune World ", l'histoire en trois parties avait été écrite par Frank Herbert, un ancien journaliste qui avait aussi travaillé comme pêcheur d'huitres et comme instructeur d'équipes de la Marine pour la survie dans la jungle. L'épopée de Herbert décrivait la survie et l'aventure sur une vaste planète déserte, Arrakis, un monde dur et privé d'eau, dont la seule exportation consistait en une épice agissant comme une drogue, prolongeant la vie et accroissant les facultés mentales, le mélange.

L'année suivante, Herbert publia une autre histoire en trois parties, " Prophet of Dune ". Peu après, Chilton Books, un éditeur de manuels d'automobiles, publia les deux récits sous forme d'un livre. Et un phénomène littéraire était né. L'époque était plus que favorable pour un tel roman. L'histoire de Herbert, se déroulant dans des lieux désolés peuplés de personnages crédibles, sa précision extrême et sa profondeur quant aux aspects concernant l'environnement, sa dimension anti-politique et anti-messianique, et la persistance de ses énormes et mystérieux vers de sable longs d'un mile, étaient autant d'éléments qui comblèrent le public. Le " gimmick " récurrent du roman - la drogue induisant des hallucinations prophétiques - ne greva en rien la popularité du livre.

Mais le public de " Dune " ne se limitait pas aux Universités et à la contre-culture. Herbert était un écrivain sérieux au talent manifeste et son roman gagna bientôt le grand public. Quatre tomes suivants sortirent : " Dune Messiah " (1969), " Children of Dune " (1976), " God Emperor of Dune " (1981) ; et le dernier paru, " Heretics of Dune ". Il y a encore un ouvrage en cours. En tout, la série s'est vendue à 13 millions d'exemplaires dans le monde et ne montre pas de signe de ralentissement commercial.

Mais que faisait Hollywood ? Ces chiffres de vente sont le genre de choses qui ne laissent pas un producteur indifférent. Bien sûr, nombreux avaient été les postulants, mais aucun n'avait réussi. Dernièrement il a fallu l'imagination de David Lynch et le porte-monnaie de Dino de Laurentiis pour que le projet aboutisse enfin.

Dino a confié le travail effectif de production sur Dune à sa fille Raffaella, qui fut la productrice exécutive de Conan the Barbarian (son deuxième film, Dune étant le troisième).

Le trajet de David Lynch

Après voir réalisé Elephant Man, David Lynch refusa de faire Return of the Jedi et s'installa aux Studios Zoetrope - de Francis Coppola - pour travailler sur Ronnie Rocket, un projet qu'il essaie de monter depuis des années. " Ça parle d'un petit homme d'un mètre qui marche au courant alternatif ", me confie Lynch. " J'ai commencé le scénario après Eraserhead ".

Mais vers 1981, Zoetrope avait des problèmes financiers et Lynch et Ronnie se retrouvèrent bientôt à la rue (provisoirement ; le film reste en projet et devrait être produit par Dino De Laurentiis). C'est à ce stade que Lynch fut contacté par De Laurentiis pour déjouer la malédiction de Dune. " Je ne suis pas un fou de science-fiction, et je n'avais jamais lu "Dune" avant d'accepter le film ", déclare Lynch. " Mais quand je m'y attaquai enfin, je fus abasourdi. Et pas seulement par la dimension épique. A plusieurs égards, ce roman est une antithèse de la science-fiction habituelle à base de pistolets à rayon laser et de vaisseaux spatiaux. Il y a des personnages crédibles dans "Dune" et des résonances très profondes. Ce n'est pas seulement une oeuvre brillante en apparence. Herbert a créé une aventure intérieure, avec beaucoup de textures émotionnelles et matérielles. Et j'aime les textures "...

Étiez-vous précautionneux, lui demandai-je en adaptant une oeuvre si célèbre et si encensée ? "

" Tout de suite, je me suis aperçu qu'il était inutile de se préoccuper de ça ", répond Lynch. " Je savais que quoi quejefasse, même si j'essayais vraiment d'être fidèle au texte d'origine, il y aurait toujours une divergence entre mon interprétation du livre et celle de quelqu'un d'autre. Alors, tout ce que je pouvaisfaire était de me fier à mon intuition. J'ai essayé de conserver les personnages et les portions de l'histoire qui, pour moi, exprimement vraiment Dune. "

Du roman au scénario

Mais faire du roman un scénario prêt à tourner ne fut pas tâche aisée. En mai 1981, Lynch s'installa dans un bureau aux studios Universal, pour commencer la préparation du film, et en juin, il s'attaqua au scénario. Avec ses co-scénaristes, Eric Bergren et Christopher De Vore (qui collaborèrent au scénario de Elephant Man), Lynch passa une semaine dans la ferme écologique de Frank Herbert sur la péninsule Olympic (dans l'Etat de Washington), à discuter de l'univers de Dune.

Puis Lynch, Bergren et De Vote passèrent plusieurs mois à produire une première version de 200 pages du scénario. Ce fut un travail réussi à plusieurs points de vue - le scénario préservait les épisodes centraux du livre et les personnages principaux, et mariait harmonieusement le vocabulaire alambiqué de Herbert avec des scènes d'action très visuelles. Mais c'était trop long car si on l'avait tourné tel quel, le film aurait duré quatre heures.

Alors commença le travail pénible de dégrossissement de l'histoire, qui devait préserver le coeur du récit. A la troisième version, Bergren et De Vore avaient quitté le projet et Lynch continua seul pendant un an. Finalement, le 9 décembre 1982, la sixième version revue et corrigée fut acceptée comme définitive, bien que des modifications intervinrent en cours de tournage ; sur place, les textes des acteurs étaient pleins de pages bleues et roses, une preuve certaine que de nouvelles scènes avaient été rajoutées.

Lynch a réussi également à incorporer dans le film le genre de détails surréalistes biomécaniques présents dans ses oeuvres précédentes. Particulièrement dans sa description de Giedi Prime, une planète sur-industrialisée jusqu'à l'écoeurement, sur laquelle habitent les méchants Harkonnens. Il a aussi ajouté sa touche personnelle pour ce qui est des hallucinations produites par l'épice, auxquelles il n'est fait que brièvement allusion dans le roman de Herbert.

Alors que le scénario était encore en cours de gestation, Lynch se consacrait déjà à l'aspect visuel des mondes, machines et personnages de Dune. Peu après s'être installé à son bureau de Universal, Lynch choisit Tony Masters (concepteur artistique de 2001 : A Space Odyssey) comme décorateur, et à deux, ils commencèrent à élaborer petit à petit l'énorme infrastructure artistique qui les attendait. A partir de mai 1982, Bob Ringwood (Excalibur) avait rejoint l'équipe en tant que dessinateur des costumes ; le même mois, le dessinateur Ron Miller, spécialisé en astronomie, arriva pour travailler sur les illustrations préparatoires du film. Il y avait aussi Mentor Huebner (qui avait travaillé sur Forbidden Planet et Blade Runner) et George Jensen (stagiaire sur Return of the Jedi), qui réalisaient les story-boards.

En septembre 1982, tous se rendirent à Mexico City, aux studios Churubusco, où le directeur artistique en chef, Pier Luigi Basile, le directeur artistique Benjamin Fernandez et le responsable des constructions Aldo Puccini, les retrouvèrent. D'autres postes-clé furent bientôt pris en main par le directeur de la photo Freddie Francis, le concepteur du son Alan Splet et le magicien des effets spéciaux John Dykstra et son équipe, " Apogée, Inc ".

Avril 1983

Bien que l'Afrique du Nord, l'Angleterre, la Tunisie, l'Inde, l'Australie, le désert du Sahara et l'Italie aient été visités préalablement comme endroits possibles du tournage, ce fut le Mexique qui fut choisi. Parmi les avantages du Mexique, il y avait ses déserts, adéquats pour le tournage, de la main-d'oeuvre expérimentée à bon marché, et d'abord, la disponibilité des " Estudios Churubusco ", le plus grand complexe cinématographique autonome d'Amérique latine.

Un bâtiment administratif de trois étages a été entièrement investi par la production du film. Le degré d'activité est élevé. Des hommes entrent et sortent rapidement, des figurants en costume militaire exhibent fièrement leurs parures, des caisses de matériel sont débarquées de camions.

En tout, plus de 700 personnes travaillent ici à plein temps, parmi lesquelles il y a des Italiens, des Mexicains, des Espagnols, des Anglais, des Français, des Vénézuéliens et des Américains. L'anglais et l'espagnol se disputent la prééminence comme langue officielle du tournage.

Une masse de croquis préparatoires, maquettes et accessoires assortis - en majeure partie, oeuvre du décorateur Tony Masters et de l'illustrateur Ron Miller - a été installée dans une petite salle d'exposition au troisième étage du quartier général de Dune à Churubusco. Il y a de grands dessins de chacune des planètes de Dune : Caladan, la planète-mère de Paul Atreides, un monde bleu-vert de forêts profondes et de sources fraîches ; Giedi Prime, un monde industriel noir et couvert de mers de mazout ; Kaitan, la planète de l'Empereur, faite de buildings d'or pur ; et Arrakis, Dune, le désert sans fin.

D'après les maquettes et les croquis que je vois, la conception des vaisseaux spatiaux est pour le moins inhabituelle. Les nombreux Heighliners, Ornithoptères et Carryalls (transporteurs), fonctionnels et sans ornements, sont pratiquement des formes géométriques, un contre-pied total des engins vus dans des films récents, qui ont l'air d'avoir été enduits de colle et saupoudrés de pièces de modèles réduits. Les Ornithoptères, pour ceux qui ne sont pas familiers avec ce terme, sont de petits vaisseaux qui survolent Dune. Dans le roman de Herbert, les Ornithoptères sont équipés d'ailes, dont ils battent pour s'élever. Mais les maquettes que j'ai vues sont dépourvues d'ailes. Selon toute évidence il fut décidé lors de leur élaboration que les spectateurs contemporains trouveraient ridicules des astronefs en forme d'oiseau. Alors Lynch a inventé le " Générateur à Ether ", un système anti-gravité qui dispense des ailes.

Dead Dog Dump est un des rares extérieurs réels utilisés pour Dune ; plus de 100 décors d'intérieurs et d'extérieurs sont construits dans les huit studios de Churubusco et sur le plateau extérieur, de taille respectable. Les autres extérieurs seront le désert de Samalayucca, juste de l'autre côté de la frontière à El Paso et près de la ville de Juarez ; le stade Azteca de Mexico, dont le parking géant a servi de site d'atterrissage conséquent pour les vaisseaux spatiaux ; et Iztapalapa où un réservoir de 30 m x 100 m fut construit pour figurer une réserve d'eau secrète des Fremen.

Le tournage à " Aguilas Rojas " ne se passe que la nuit et les gens du pays se pressent autour de la barrière de chaînes qui entoure la grande dépression circulaire où nous nous trouvons. Le site est rempli de grosses pierres et de monticules de poussière rougeâtre. Un grand mont de lave - en fait un mini-volcan - domine une faille aux bords déchiquetés qui zigzague à travers la cuvette. Toute l'étendue est éclairée par l'éclat surnaturel des lampes à arc.

Sous nos pieds, des blocs de lave légère glissent, nous déséquilibrant. Le paysage résulte d'une ancienne coulée de lave qui laissa ces monts massifs, blocs de pierre et crevasses, qui attirèrent l'attention du décorateur Tony Masters. Le responsable des constructions Aldo Puccini et son équipe ont ajouté quelques détails de leur cru : de faux rochers en vraie lave, et de profondes veines de " mélange " peintes sur l'ensemble des blocs de pierre volcanique.

De nombreux figurants se promènent sur le bord de la crevasse. Il y a au moins 300 personnes ici et tout le monde est sale. Cet aride lieu rocheux n'est pas seulement recouvert de sa " propre " poussière, mais on a teinté des centaines de kilos de terre de Fuller - une poudre fine et granulée utilisée couramment au cinéma - en rouge et de grands ventilateurs placés à des endroits stratégiques la font s'envoler en permanence. A cause de cette tempête de poussière d'Arrakis, les caméras sont enveloppées dans un plastique de protection et la plupart des membres de l'équipe porte des lunettes de soudeur et des masques de papier pour préserver du sable. Mais cela ne sert pas à grand chose : on en a jusqu'aux yeux.

Mais pour Lynch ça ne suffit pas. Dans un coin, des figurants Fremen sont empoussiérés pour une scène suivante. Les acteurs en vêtements à distillation lèvent les bras sur les côtés pendaril qu'un assistant au maquillage les asperge d'un fin nuage de talc et de terre de Fuller de la tête aux pieds, sans épargner le visage.

C'est un sale boulot, mais il faut bien que quelqu'un le fasse.

" Aguilas Rojas " est la première occasion pour moi de vraiment observer David Lynch au travail, et c'est un sujet d'étude passionnant. En tant que personne, il est détendu et direct, avec comme caractéristique principale de traiter ses acteurs et son équipe comme des personnes et non pas simplement comme les rouages d'une machine.

Mais quand la caméra tourne, il est tout à fait concentré sur la scène avec, sur la tête, ses omniprésents écouteurs qui le connectent au micro de l'ingénieur du son, et fronçant légèrement des sourcils.

En ce moment du moins, Lynch fait beaucoup de prises. C'est compréhensible, surtout quand on considère la dimension " artisanale " des premiers films indépendants de Lynch. Mais je me demande si cette méthode génère une quelconque friction avec les responsables de qui il dépend. Des prises trop nombreuses, après tout, rendent particulièrement brûlants les deux plus grands problèmes du cinéaste - le temps et l'argent. Mais si " le compteur tourne ", Lynch ne semble pas s'en inquiéter outre mesure. Ni l'homme qui fournit l'argent. Quand Dino de Laurentiis vient en visite, il tapote affectueusement la joue de Lynch comme un père attentionné.

Tout le monde tousse, essayant de se racler la gorge pour se débarrasser de la poussière insidieuse. A quelques mètres, la script-girl prend son exemplaire du scénario et lui donne une tape. Aussitôt, elle est enveloppée d'un nuage rouge vif.

22-27 Avril 1983

Bob Ringwood, dessinateur des costumes de Dune, se tient au mileu de rangées de vêtements multicolores, pendant que de calmes couturières mexicaines sont assises sur les côtés, travaillant dur à la robe de gaze flottante que portera Lady Jessica dans la scène d'hallucination de la Source de Vie.

" Il y a environ 10 styles différents (principaux) de vêtements, qui équipent les gens des quatre planètes. " me raconte Ringwood. " Mais à partir de ces modèles de base, nous ferons environ 4 000 costumes, dont aucun ne sera identique à l'autre. On peut parler de 4 000 costumes uniques en fait. Bien sûr, il y en a de nombreux du même style - comme tous les uniformes des Sardaukar, la garde d'élite de l'empereur. Quand on additionne tous les costumes employés dans le film, on arrive à un chiffre de plus de 10 000 ".

Les huit couturières ne font pas tellement attention à notre discussion, se concentrant sur le seul et opulent costume disposé devant elles. " Après que Jessica soit allée à la Source de Vie, elle est enveloppée de ce vêtement ", explique Ringwood. " La couleur s'inspire des motifs sur les vers de sable, des taches roses sur du gris. Nous pensons tous que c'est un des plus remarquables costumes du film. Aussi quand elles auront fini, ces bonnes dames broderont leurs noms sur les bords de ce costume. Pour signer leur travail, en quelque sorte. "

Comme pour de nombreux décors et accessoires, les costumes exécutés et exposés empruntent à des modes anciennes. Les cols droits et rigides et coiffures du " Bene Gesserit " dénotent une influence résolument Tudor, par exemple. Les capes des Atreides, visibles lors de leur atterrissage sur Arrakis, sont inspirées d'un uniforme d'officier russe du XIXE siècle. Et les costumes portés par les Fremen dans leurs Sietchs (des bases secrètes dans les fins fonds du désert, creusées dans les montagnes), viennent de modèles afghans. Les perles orange enfilées sur des liens sur le devant du costume sont des symboles hiérarchiques tribaux ; plus la perle est haute, plus grand est votre statut social au sein du clan.

Dans un coin du magasin des costumes, un mannequin grandeur nature est habillé d'un vêtement noir brillant où se dessine un réseau de muscles stylisés. Les pectoraux, biceps, triceps, muscles des mollets, sont clairement visibles ; cela ressemble un peu à un écorché. Le matériau est mou et lisse.

Bien entendu, c'est un des vêtements à distillation (ou " distillé "), une des inventions les plus originales et les plus connues de Franck Herbert. Arrakis est à un tel point dépourvu d'eau que les Gremen ont inventé ces distilleries ambulantes, des costumes collants qui conservent toutes les excrétions du corps, recueillies dans des grandes poches. La marche crée un effet hydraulique ; de petites pompes aux talons font circuler l'eau dans tout le costume et le purifient. L'humidité est récupérée par le corps en aspirant avec la bouche par un petit tube qui dépasse du costume.

Mais ce ne sont pas les vêtements à distillation auxquels je m'attendais. Où sont les robes flottantes, les burnous et les accessoires, qui servent à dissimuler le vêtement lui-même dans le roman ? " Nous pensions que des costumes de type "Mille et une nuits" feraient un peu cliché pour un film comme Dune ", répond Ringwood. " Avec l'aval de Lynch et de Masters, j'ai conçu des vêtements à distillation un peu plus "outrés " ; en fait ils s'inspirent d'un dessin anatomique grandeur nature sur lequel je suis tombé. Ils sont fabriqués avec six sortes de caoutchouc différentes, surtout du néoprène. Nous les salissons progressivement pour le film. Ils passent donc du noir brillant à une couleur rouille, café au lait poussiéreux en quelque sorte. "

" Les vêtements à distillation des hommes et des femmes sont tout à fait différents ", ajoute Ringwood. " Ils sont conçus pour compenser les différences anatomiques. Chaque acteur principal du film a son propre vêtement sur mesure. Nous avons mis quatre heures à faire des moules de tout le corps des acteurs, et d'après ceux-ci, nous avons fait les vêtements à distillation eux-mêmes ".

Comme on peut s'y attendre, les vêtements de caoutchouc tiennent chaud. Fabriqués sans la réelle technologie Fremen de filtrage et de circulation d'eau, ces vêtements finissent par faire évacuer les sécrétions corporelles de celui qui les porte, plutôt que les conserver. Par exemple, en un après-midi, Francesca Annis vêtue de ce costume, perdit environ un litre et demi d'eau. Le régime rapide de Arrakis.

Le magasin des accessoires est proche, plein à craquer d'ustensiles employés dans Dune : des globes lumineux, de vieux livres avec des reliures en cuir incrusté ; et des montagnes de mannequins en mousse devant être utilisés pour étoffer les foules et les combattants.

Sur une table de travail, il y a une vingtaine de pistolets à rayon bon marché en plastique. Ces jouets sont démontés et mis en morceaux pour être recyclés comme éléments des armes vues dans les scènes de foule. " Mis en morceaux " est l'expression à laquelle je pense quand, en quittant le local des accessoires, je remarque soudain deux grandes boîtes sans couvercle contenant des entrailles d'animaux. Qui sont authentiques, bien sûr - coeurs, intestins et foies. Ces viscères se décomposent rapidement, la chaleur mexicaine les liquéfiant sur les bords.

" Ce sont des entrailles de vache ", explique Malcolm Benstead, le sympathique assistant accessoiriste. " Vers le début du film, Kyle prend un "livre-film" - qui est comme un petit écran plat - et pose une question à propos des vers de sable. Le livre lui fait un petit exposé, et alors à un moment la coupe transversale d'un ver vivant apparaît sur l'écran. David voulait disséquer une vache que nous a fourni un abattoir pour que ses organes internes figurent ceux d'un ver. Mais bien que nous les ayons reçues gelées, ces entrailles fondirent trop vite et se gâtèrent. "

Mai 1983

Un après-midi, j'assiste à une scène dramatique entre le Baron Harkonnen (Kenneth McMillan), Piter, un ordinateur humain corrompu, ou " Mentat " (Brad Dourif), et le captif, le Duc Leto (Jürgen Prochnow), gisant à moitié inconscient sur une civière.

Le Baron et Piter contemplent leur prisonnier avec un plaisir malsain ; le Baron flotte, grâce à un système de câbles complexe contrôlé par John Sterber. Le Baron est d'une obésité peu commune et doit utiliser des " suspenseurs " anti-gravité pour se mouvoir confortablement. McMillan est équipé d'un grotesque " costume de gros " qu'il porte sous ses vêtements.

McMillan semble bien s'amuser à flotter dans les airs. Ça plait bien à Lynch ; aussi, deux fois, le réalisateur gâche la prise en éclatant de rire à la diction doucereuse d'une phrase du dialogue particulièrement méchante.

Le Baron descend en flottant vers Prochnow, et caresse son uniforme. Je suis frappé par sa ressemblance avec un personnage dickensien devenu fou.

" Duc Leto ", ronronne McMillan, " quelqu'un a arraché vos insignes ! "

Lynch explose encore une fois.

Bien que j'en sois arrivé à l'estimer, il n'y a pas de doute que David Lynch est un peu excentrique et obsessionnel. Une vision d'Eraserhead est une preuve suffisante pour s'en rendre compte. Parfois aussi, il est difficile de distinguer l'homme du mythe.

On entend des histoires et des rumeurs à propos des maquillages bizarres des figurants dans les scènes de foule. Plusieurs ont des têtes rasées. D'autres sont équipés de composants mécaniques et électriques qui semblent être des excroissances naturelles de leurs têtes, visages et mains. Ce maquillage biomécanique est vraiment remarquable, même examiné de près. Si réaliste que certains visiteurs du studio pensent que Lynch a effectivement effectué des modifications chirurgicales sur les figurants locaux.

Un journaliste en visite, chargé plus tard d'écrire un livre sur le tournage, raconte l'une des plus étranges histoires. " J'ai entendu dire que pour un certain plan, Lynch voulait faire un trou dans la joue d'un figurant et y faire passer une espèce de tube ", me raconte-t-il. " Il devait y avoir un médecin à côté. Est-ce vrai ? "

Juin 1983

Bien que le tournage ne soit qu'à mi-parcours, des centaines de figurants en costume ont rejoint les personnages principaux pour la dernière scène se déroulant dans la Grande Salle.

L'atmosphère est à la fois électrique et détendue. Il s'agit bien sûr d'une des scènes-clé du film : les Fremen conduits par Paul Mouad'Dib et une bande de vers de sable ont vaincu la force combinée des Harkonnen et de l'élite des guerriers Sardaukar, les plus coriaces et impitoyables combattants de la galaxie. Alors, après avoir battu Feyd dans un combat mano-a-mano, Paul prend le commandement de Arrakis, et de la galaxie également.

Toutes les factions qui ont combattu pour le contrôle de Dune et de l'épice qui provoque l'accoutumance, le mélange, sont représentées : tout vêtus de cuir noir, les Sardaukar, coude à coude avec la somptueuse suite de la cour de l'Empereur. Paul Atreides, Lady Jessica et la Princesse Irulan (la future femme de Paul) portent leur plus élégante tenue de soirée. Les Fremen ont leurs vêtements à distillation, qui ont subi l'épreuve des batailles.

Le plan d'ensemble principal (" master shot ") prend des heures à être préparé, pendant que l'on fait répéter les figurants et que l'action est étudiée avec soin. Mais Lynch reste serein et calme devant cette orgie d'activité.

Pendant que les électriciens s'affairent dans les échafaudages, le directeur de la photo, Freddie Francis, regarde silencieusement, et acquiesce. Comme à plusieurs occasions précédentes, Francis a équipé la caméra d'un étrange accessoire sur le devant - un " Lightflex " - qui lui permet de préexposer, ou de voiler le film, lui donnant une apparence spéciale. " Le "Lightflex" permet un contrôle du contraste, une lumière additionnelle et des effets spéciaux ", explique Francis. " Je peux indifféremment éclairer le film d'un 'flash" ou le voiler en l'exposant. J'ai utilisé le "Lightflex"pour The French Lieutenant's Woman, et Dune a quelque chose de ressemblant visuellement ; un aspect "éclairé à la bougie". "

Août 1983

Sur l'un des plus grands plateaux, Jose Ferrer se prépare pour sa première scène dans la Salle du Trône de l'Empereur. Pour un homme de 74 ans, Ferrer est remarquablement en forme et bronzé. Le décor lui-même est très réussi. Il est inspiré du style architectural mauresque de la classique Alhambra espagnole. La Salle du Trône est presque entièrement faite de bois et de plâtre, mais a l'air d'avoir été construite avec de l'or massif.

Dans plusieurs semaines, Ferrer sera confronté dans le même décor avec un Navigateur de la Guilde du Troisième Degré. Un être étrange, autrefois humain et ayant subi une mutation à cause de sa consommation constante de mélange qui l'a transformé en un hybride d'homme et de sauterelle de 4,50 mètres de long.

Novembre 1983

Finalement on a trouvé un remplacement pour John Dykstra et Apogee. En quelque sorte.

Depuis que Dykstra a quitté le projet avec son équipe, il y a eu beaucoup de conjectures sur les remplaçants éventuels et leur incidence sur le film. On a dit un moment que le travail serait sous-traité par des spécialistes anglais d'effets spéciaux.

Au lieu de ça, le gros des effets spéciaux et le filmage des maquettes est effectué ici, à Churubusco, après la fin du travail de la première équipe. On tourne les effets spéciaux depuis déjà deux mois et il y a au moins encore autant de travail à accomplir.

Tout ce qui nécessite le " blue-screen ", le filmage de maquettes et l'animation image-par-image (employant la caméra nommée " Zippyflex "), est concentré sur le plateau 2, bien que d'autres plateaux soient mis à contribution de temps en temps et que le parking soit utilisé comme extérieur.

Sur le plateau 2, il fait habituellement plutôt sombre, ou, contraste blafard, une lumière fluorescente bleue peut tout envahir, par rangées. L'équipe recluse ici mène une existence souterraine ; le calme et le silence prévalent et on est presque complètement coupé du monde du dehors. Avec la défection d'Apogee, De Laurentiis a en fait constitué son propre studio d'effets spéciaux, formé de techniciens choisis à Hollywood, en Angleterre et en Italie.

Barry Nolan a été désigné pour superviser les effets spéciaux photographiques, en coordination avec la société d'effets optiques Van der Veer à Hollywood. Nolan et Van der Veer avaient précédemment travaillé sur les effets visuels de Flash Gordon, produit par De Laurentiis. Jame Devis, directeur de la photo de deuxième équipe de Dune, supervise aussi la prise de vue de miniatures, le vétéran Stanley Sayer filmant le travail avec " bluescreen " (écran bleu qui remplace les " transparences ").

Les effets miniatures sont dirigés par Brian Smithies, un technicien qui gagna ses galons avec Superman et The Dark Crystal. Danielle Verse qui a travaillé sur Jaws 3-D est une des responsables des maquettes, avec la sculptrice Christine Overs (Krull, The Dark Crystal). Peter Bohanna dirige le studio des maquettes.

Bien que le départ d'Apogee ait bouleversé l'emploi du temps de la plupart des SPFX du film, de nombreux secteurs n'en ont pas pâti. Kit West s'occupe toujours des effets mécaniques du film ; les peintures matte sont effectuées par AI Whitlock, la magicien-maison de Universal. Et Carlo Rambaldi et ses équipiers construisent et manoeuvrent les Navigateurs de la Guilde, les vers de sable et un foetus articulé (la soeur de Paul, Alia, devient une Révérende Mère tout à fait consciente bien qu'encore dans la matrice de Lady Jessica).

Kit West - Oscar pour Raiders of the Lost Ark et collaborateur de Return of the Jedi -, est responsable des différentes explosions, feux et effets mécaniques que l'on voit dans Dune.

Le plateau 4 est plein d'agitation alors que les techniciens préparent un plan où un ver se précipite en avant et avale virtuellement la caméra. La plateau est fortement éclairé et chaque élément d'équipement fragile est protégé par du plastique. J'enfile mon masque et les lunettes indispensables, au même moment où quelqu'un crie " Listo ! Moteur ! Ça tourne ! "

L'instant suivant, le plateau est envahi par des nuages de fumée noire étouffante, résultant d'un mélange de naphtaline et de morceaux de pneus enflammés. Ce qui produit une fine pluie de miettes grillées de caoutchouc, au détriment des cheveux et des vêtements. Mais Lynch a utilisé cette manière de faire de la fumée parce que la fumée artificielle normale n'était pas assez dense pour paraître vraiment noire à l'écran.

Lynch travaille sur le plateau extérieur avec un groupe de figurants habillés en Sardaukar et Harkonnen. Le plateau extérieur de Churubusco est immense, parcouru de chemins de terre. Même en voiture, il faut sept-huit minutes pour rejoindre les bureaux de la production.

Un écran bleu (" blue-screen ") géant de 6 m x 25 m a été construit là, et les figurants doivent réagir à une attaque imminente d'un ver, un moment de la bataille finale de Dune à son point culminant qui suppose de multiples explosions nucléaires et plusieurs vers des sables en folie.

Devant le fond bleu, les figurants brouillons ne prennent pas leur tâche trop au sérieux. Il faut plusieurs répétitions avant qu'ils appliquent la chorégraphie correctement, et quelques uns d'entre eux ne peuvent pas s'empêcher de rire de l'absurdité de leur fuite devant quelque chose qui n'est pas là.

Pendant ce temps, Stanley Sayer, le spécialiste de l'écran bleu, a attrapé dans un étui en cuir ce qui ressemble à un monocle teinté en rose.

" Regardez l'écran bleu avec ça ", me dit Sayer en me tendant le petit morceau de verre rond et rougeâtre. Je regarde. Le rectangle géant devient d'un noir d'encre. " C'est un petit accessoire que nous employons pour déceler la moindre imperfection sur l'écran. Si l'on voyait autre chose que du noir, cela percerait un trou dans le matte final. Quand ça arrive, il faut repeindre l'écran. "

Je me dirige nonchalamment vers Lynch, qui parle du denier film de Francis Coppola. Lynch dit qu'il aime les oeuvres de Coppola. Qui d'autre admire-t-il ?

" Jacques Tati ", répond David. " Kurosawa, Ford. Certains films de Herzog. Et Billy Wilder. "

Une liste intéressante, ne serait-ce qu'à cause de la prépondérance de cinéastes connus pour leur classicisme. La juxtaposition de Herzog et de Wilder m'intrigue, mais la clé est Tati - le styliste français dont les comédies tranquilles dépendaient plus du cadre et de l'atmosphère que du dialogue ou de l'histoire.

Janvier 1984

La Muraille de Pierre a disparu, il ne reste qu'un énorme tas de décombres. Le grand écran bleu a été démonté et il n'en reste aucune trace. D'autres décors du plateau extérieur - la spacieuse Salle des Cérémonies, une boîte étroite de plus de cent mètres de long aux murs de six mètres de haut ; un Sietch Fremen miniature, une place-forte souterraine ressemblant à une cave, avec des centaines de minuscules guerriers fixés sur des tapis roulants - ont disparu aussi, laissant des places vides sur le sol rocheux.

Je continue ma visite, passant devant la carcasse rouillée d'un ornithoptère des Atreides.

En me dirigeant vers les studios, je dépasse le Jardin de Roses, où Frank Herbert dirigea le tout premier plan, dix mois plus tôt. Le sol autrefois soigné est encombré par les coûteux débris du tournage : les restes démantibulés du caisson des Navigateurs, des morceaux en train de pourrir de la salle du trône de l'Empereur ; des morceaux de bois et de plâtre assortis. C'est plus que triste.

Le Plateau 6, où un grand décor de la Ville de l'Empereur a été construit, est sombre, vide et fermé à clé. Tout comme le Plateau 4, ou l'on filme encore les vers. Mais au moins, sur le parking, qui est maintenant le lieu où se trouvent plusieurs décors miniatures il y a de l'électricité. Alors que je m'approche, Danielle Verse saupoudre du sable sur une large plate-forme en bois. Sa combinaison blanche est salie par la terre de Fuller. Plusieurs autres décors extérieurs sont couverts par des bâches protectrices.

" Qu'est-ce que c'est ? " je demande

" Surtout des vers ", me répond-t-elle.

 

 


" "
David Lynch





 
 
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