| |
Le dernier film de David Lynch marque une nouvelle
étape dans sa conquête d'un espace narratif débarrassé
des contingences de la stricte vraisemblance, espace mental dont
les lois s'apparentent très directement à celles
du rêve avec télescopages, condensations, escamotages
et autres substitutions à la clé. Prévu d'abord
pour être le pilote d'une série télé
refusée par la chaîne ABC, Mulholland Drive
est finalement devenu un long métrage qui emprunte, dans
une certaine mesure, ses codes à cette forme télévisuelle
qui, depuis longtemps déjà, nourrit le cinéma.
Le film s'ouvre sur un double événement inaugural
: l'enlèvement, l'accident et l'amnésie de la brune
Rita et l'arrivée émerveillée de la blonde
Betty à Los Angeles, lieu de projection et d'idéalisation
par excellence. Inévitablement, irrésistiblement
même, les deux filles vont se croiser dans une demeure de
Beverly Hills où leur destin va se lier de façon
irrémédiable. La première partie de Mulholland
Drive prend ainsi la forme d'une enquête où les
deux filles jouent les détectives privés en quête
de la véritable identité de Rita. Parallèlement
à cette recherche, une série de micro-décalages
chargent le film d'un mystère, d'une tension diffuse, laissant
supposer que cette enquête pourrait déboucher sur
un complot plus vaste articulé autour des rapports complexes
entre Hollywood et la Mafia. L'ensemble des signes distribués
aléatoirement dans la première partie trouvera une
manière de résolution dans une seconde partie, beaucoup
plus brève, réinterprétation générale
des faits et gestes de tous les personnages du film, un peu comme
si les données du problème étaient d'un seul
coup compressées et redistribuées à seule
fin d'être élucidées.
Que les deux filles de Mulholland Drive soient d'abord
des personnages d'une série imaginaire ne fait aucun doute.
Physiquement, elles sont comme des archétypes, des figures
sans profondeur à la silhouette admirablement dessinée,
embarquées dans une aventure improbable. Betty, la blonde,
peut être vue comme une héroïne de série
qui fantasmerait sur Hollywood et le monde mystérieux,
voire pervers du cinéma. Tout se passe comme si on était
d'abord plongé dans l'endroit positif de son fantasme avant
d'en découvrir l'envers cauchemardesque et terrifiant,
même si les signes du cauchemar sont déjà
présents à l'état latent dans la première
partie. De ce point de vue, Betty est aussi une spectatrice qui
voudrait pénétrer de plain?pied dans l'univers de
son fantasme, rompre la frontière qui la sépare
de l'écran incarné par Rita, la femme fatale, la
réincarnation de Gilda, l'héroïne de
film noir par excellence. Comme dans toute bonne fiction hitchcockienne,
Betty est évidemment notre substitut, celle par qui le
film advient et atteint, à mesure de son déroulement
labyrinthique et sensuel, les zones les plus profondes de notre
cerveau, d'abord innocente dans un monde virtuellement coupable,
puis coupable dans un monde corrompu. Comme tout spectateur qui
se respecte, Betty est prise au piège des images qui l'ont
nourrie. Pour autant, Mulholland Drive ne se résout
pas, fort heureusement, à un précis de décomposition
de ces images, ni à une leçon, fût-elle magistrale.
Son ambiguïté fondamentale est son carburant majeur,
la source même de sa beauté. Car ces images-pièges
sont aussi le moteur du cinéma, faute de quoi le contrat
fondamental entre le film et le spectateur n'existerait même
pas. Montrer leur caractère dangereux et vénéneux
ne fait bien sûr qu'augmenter leur potentiel de séduction
et d'attraction, et non l'inverse.
Mulholland Drive est aussi un nouvel avatar du ruban de
Moebius cher à David Lynch, une forme dont on trouve l'esquisse
dans Blue Velvet et un premier achèvement dans Lost
Highway. Les deux côtés du ruban se retournent
comme les deux faces interchangeables d'une seule et même
réalité, et la fin rejoint le début en une
circularité infinie. On pourra toujours dire que l'une
des deux faces représente le rêve et l'autre la réalité,
mais l'inverse pourrait tout aussi bien
être vérifiable. Ici encore, la dualité des
personnages féminins, qu'on retrouve incarnant d'autres
rôles à l'intérieur de la dernière
partie du film, renvoie très directement à cette
forme fascinante qui fonctionne comme un cerveau dont les deux
hémisphères se répondent sans cesse. C'est
ainsi que ce film de David Lynch, comme Lost Highway mais
de manière encore plus subtile, exige sans cesse du spectateur
une double postulation, à la fois lecteur des images, interprète
des signes et, en même temps, capteur privilégié
des climats, atmosphères et autres flux que la mise en
scène n'a de cesse de faire lever. Il y a dans Mulholland
Drive, un côté film ambient, au sens où
la création d'ambiances incroyablement sophistiquées
et la permanente fluidité de leurs enchaînements
conduisent en priorité la perception du spectateur. Ce
qui revient souvent à croire que tout est mystère,
rien n'est rationnel, explicable et qu'il s'agit seulement de
se laisser porter, comme dans un environnement, une installation
ou une pièce musicale, par la pure sensorialité.
Mais, en réalité, cette dimension sensorielle, pour
fondamentale qu'elle soit, ne doit jamais faire oublier que le
film est aussi un texte qu'il faut lire et interpréter.
C'est dans l'interstice, la faille créée parla disjonction
ou l'ambivalence entre ces deux pôles apparemment contradictoires,
que s'engouffre ou se glisse précisément le film,
objet tout à la fois rationnel et insaisissable.
En voyant Mulholland Drive, on pourra aisément le
ranger dans cette tendance postmaniériste mise à
jour il y a déjà quelques années. Postmaniériste,
c'est-à-dire ayant dépassé la citation, l'imitation,
la déformation, voire la parodie, propres au maniérisme
au profit d'images plus subtiles et plus raffinées qui
supposent une mémoire du cinéma déjà
assimilée et digérée, invisible en quelque
sorte, créatrice de formes fantomatiques, complexes et
composites. De ce point de vue, le dernier film de Lynch est un
objet d'autant plus passionnant que cette assimilation des images
en est le sujet même. Mulholland Drive raconte précisément
l'aventure de personnages qui vivent sous l'influence d'images
anciennes, de modèles préexistants. S'il n'est pas
sans rappeler certaines oeuvres de Brian De Palma (par exemple,
Snake Eyes pour prendre un exemple récent) ou de
Quentin Tarantino (Pulp Fiction auquel on pense parfois),
il va plus loin qu'eux, se situant dans un au-delà où
il ne s'agit plus d'imiter mais de vivre avec ses fantômes,
de les apprivoiser en quelque sorte, de les faire siens. A ce
titre, l'éblouissante séquence du play-back au théâtre
ou celle, non moins impressionnante, dans laquelle Betty réinterprète
magistralement une scène banale lors de son bout d'essai
pour les studios, fonctionnent comme de formidables métaphores
du film lui-même. Vivre, parler, chanter en play-back, c'est-à-dire
répéter des paroles déjà écrites
en les interprétant différemment, en changeant leur
direction, voilà toute l'histoire des personnages, et du
cinéma d'aujourd'hui. On pourrait même dire que Mulholland
Drive est l'histoire d'une schizophrène, Betty, qui
tente de passer de l'état d'image à celui de personnage,
de l'état de spectatrice à celui d'actrice. C'est
à cet apprentissage de la liberté, fût-il
mortel, à cette assimilation définitive de la mémoire
que nous invite le film, apprentissage qui est aussi celui du
cinéma contemporain qui ne peut vivre en dehors de son
histoire mais qui ne peut pas exister non plus sans se retourner
contre elle et faire de ce retournement l'instrument de sa propre
liberté.
Mais toute cette construction alambiquée, tout ce jeu de
pistes, toute cette accumulation incroyable de strates multiples,
toute cette sédimentation métaphorique ne serait
rien si Mulholland Drive n'était pas d'abord et,
avant tout, une formidable réflexion en actes sur Hollywood,
sur le métier et le jeu d'acteur et surtout une magnifique
histoire d'amour entre deux filles, d'un lyrisme pratiquement
sans équivalent dans le cinéma contemporain.
Comme Twin Peaks ? le film était d'abord le récit
d'un inceste, Lost Highway celui d'une crise conjugale
?, Mulholland Drive est l'histoire d'un amour impossible,
ambivalent, vital et mortel à la fois. Toute la première
partie, euphorique si l'on veut, raconte avant tout la découverte
et la montée progressive de cet amour jusqu'au point culminant
de sa déclaration nocturne (le sublime I'm in love with
you) avant de révéler le poison qu'il porte
en son sein même, sa part d'ombre, de cauchemar. Tout revient
en accéléré mais sur un mode définitivement
morbide. Dans ce jeu de dupes, le cinéaste du film (auquel
on ne peut en aucun cas identifier Lynch, qui serait plutôt
son contraire) joue un rôle décisif, tout à
la fois miroir vaniteux de cette industrie du rêve dans
laquelle Betty voudrait tellement se fondre et lui?même
dupe de ce système dont il est à la fois un reflet
dérisoire et un maillon servile, c'est?à?dire tout
le contraire d'un authentique metteur en scène. On le voit
: quelle que soit la porte qu'on ouvre pour entrer dans Mulholland
Drive, on retombe sur la dualité. De cette dualité,
à la fois forme, fond, sujet, objet du dernier film de
David Lynch, naît une fascination qui n'est pas prête
de se dissiper.
|