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La lecture du scénario de Lost Highway, qui vient
de paraître (Ed. Cahiers du cinéma), est très instructive. Elle
nous révèle que la version finale du film de David Lynch est le
résultat d'un travail de coupes en finesse. Toutes les séquences
à caractère explicatif en ont été exclues. Toutes les jointures
narratives ont été soigneusement éliminées. Le film y a bien entendu
gagné en puissance elliptique. Cet émondage narratif lui a surtout
permis d'atteindre à une troublante opacité qui procède d'une
série de coups de force rythmiques tout à fait saisissants. De
ce point de vue, Lost Highway est sûrement un des films contemporains
qui aura suscité le plus d'interrogations de la part d'un spectateur
déboussolé mais qui cherche pourtant à s'y retrouver. On peut
ainsi avancer que Lynch a projeté avec ce film profondément novateur
de créer une relation tout à fait inédite avec son spectateur.
D'un côté, le film distribue une multitude de signes, d'indices,
d'énigmes, de lapsus qui, par un jeu de pistes, font miroiter
une doublure secrète de la réalité ; laquelle, tel un inconscient
très actif, se manifesterait en permanence de manière discontinue
et envelopperait la vie d'un léger voile paranoïaque. C'est
la fonction conspiratrice ou ésotérique du scénario. Tout dans
Lost Highway, comme d'ailleurs dans Twin Peaks, le film et la
série, renvoie à un complot inexprimable fait de prémonitions
ou de perceptions extra-sensorielles, ce qui l'apparente aussi
bien à une certaine tendance du cinéma moderne, celle du sens
suspendu (voir la récente programmation de la Cinémathèque française
autour de la conspiration), qu'à la logique du roman-feuilleton
dont la série X Files (diffusée sur M6) est un avatar tout à fait
passionnant dont l'esthétique doit beaucoup à la série Twin Peaks.
Les signes flottent et ne se raccordent plus les uns aux autres.
Le récit n'est plus au premier plan mais a essentiellement une
fonction rythmique ou climatique. Notons que cette forme d'abstraction
lyrique n'est absolument pas l'apanage d'un cinéma d'auteur, voire
d'artiste, mais trouve des résonances insoupçonnées dans le cinéma
d'action. De The Last Action Hero (John McTiernan) au récent et
curieux Au revoir à jamais (Renny Harlin) en passant par Die Hard
3 (McTiernan encore) ou L'Effaceur (Charles Russel), la distribution
des signes énigmatiques et l'absence de lien apparent entre eux
sont devenues une véritable figure de style. Une absence de raccord
au niveau spatial trouve enfin sa correpondance au niveau mental.
Dans Lost Highway, le complot est sans fin, sans fond, l'ennemi
est à l'intérieur du pays ou du cerveau, et les significations
délirent. Car tout l'art de Lynch, qui est à son sommet dans Lost
Highway, est bien de délirer l'Amérique - son puritanisme, ses
soap-opéras, ses perversions cachées, ses complots - c'est-à-dire
de la faire sortir de ses gonds. D'un autre côté, Lynch cherche
un contact hyper-sensoriel avec son spectateur, il travaille à
le mettre dans un certain état de réceptivité, lui faisant simultanément
perdre pied et trouver une nouvelle relation avec des flux de
perception excessivement subtils, qui s'apparentent bien sûr à
ceux qu'il est possible d'atteindre par l'intermédiaire d'une
drogue. C'est la fonction musicale ou cérémoniale de la mise en
scène. Il y a de ce point de vue une parenté évidente entre le
cinéma de Kenneth Anger et celui de David Lynch. Ici comme là,
le metteur en scène est une sorte de chamane, de médium qui cherche
la transe du spectateur afin de mettre en éveil des régions anesthésiées
de son cerveau. (c'est particulièrement vrai des scènes d'amour
dans Lost Highway, qui sont de véritables cérémonies inquiétantes
et qui font lever des flux non seulement érotiques mais cosmiques.
La musique, chez Lynch comme Anger, joue aussi un rôle fondamental.
Anger a d'ailleurs utilisé de la chanson Blue Velvet bien des
années avant Lynch. Dans Lost Highway, chaque morceau musical,
du génial I'm Deranged de Bowie à This magie Moment
de Lou Reed, en passant par le sublime Insensatez de Antonio
Carlos Jobim, sans oublier toutes les interventions de Trent Raznor
(déjà concepteur de la bande-son de Natural Born Killers d'Oliver
Stone), fonctionne à la fois comme un commentaire de la séquence
correspondante et comme une intensification de l'action qui s'y
déroule. Lynch, avec la complicité de Badalamenti, crée ainsi
un véritable récit musical parallèle, avec ses ruts brutaux et
ses envolées lyriques. De même que la musique est absolument visuelle,
la mise en scène devient elle-même musicale. Depuis Blue Velvet,
Lynch a tendance à faire durer de plus en plus les séquences,
à les étirer, à les métastaser et à les considérer comme des entités
autonomes qui sont traitées musicalement. Dans Lost Highway, cette
pente hypnotique et musicale de la mise en scène est tellement
interne au film qu'on dira que l'art de Lynch est parfois plus
proche de certains concepteurs musicaux - comme Brian Eno, Tricky
ou Bjork, qui crée une réalité musicale fascinante par son dépassement
des contradictions entre technologie et instrumentation traditionnelle
- que du cinéma.
Au point de rencontre de toutes ces fonctions, il y a le film,
réalité en soi qui n'a d'autre référent qu'elle-même. Pour comprendre
Lost Highwav, la plus mauvaise place serait celle du spectateur-détective
(dont les flics, toujours éberlués, sont, dans le film, les substituts
idéaux) qui voudrait à tout prix le déchiffrer ou l'interpréter
à travers un discours, un savoir, une grille univoque, qu'elle
soit analytique, policière, cinéphilique, mystique ou simplement
philosophique, mais toujours extérieure à ce film-boîte. Non élue
ce film-machine ne puisse pas accueillir toutes sortes de significations,
mais pour les mettre à feu et les faire tournoyer, il est absolument
nécessaire d'entrer dans le film comme à l'intérieur d'un organisme
vivant, de s'y lover, de l'habiter et d'être habité par lui, de
le hanter et d'être hanté par lui. La figure de l'anneau de Moebïus
avec ses deux faces qui se retournant sur elles-mêmes, évoquée
par Michel Chion dans son excellente monographie sur Lynch (Ed.
Cahiers du cinéma), n'a jamais aussi bien convenu qu'à Lost Highway.
Le jeu de dualités, de résonances, d'échos qui constituent le
fond même du film ne dit pas autre chose. Tout est double dans
Lost Highway - les personnages, les situations, les objets - et
chaque élément ne peut être perçu qu'en fonction d'un réseau de
correspondances propre au film. Le spectateur est pris dans un
circuit intégré, une boucle involutive à l'intérieur de laquelle
il doit créer ses propres repères. Plus encore que Level 5, Lost
Highway est peut-être ce puzzle, invoqué par Chris Marker, dont
le dessin ne renvoie plus à un modèle mais seulement à lui-même.
Le circuit temporel de Lost Highway est très étrange. Bien que
le récit du film soit finalement assez linéaire et suppose une
succession temporelle chronologique, tout se passe comme si les
relations entre le passé, le présent et l'avenir n'obéissaient
plus à des règles de subordination. Sans bouleverser de manière
explicite la chronologie, Lynch rend impossible l'identification
du moment. ],a substitution d'identité entre Fred Madison et Pete
Dayton est le pivot du film mais rien ne dit ensuite que ce qui
est situé chronologiquement après, ne s'est pas en réalité passé
avant puisque la fin du film renvoie à la séquence d'ouverture.
Plus précisément, le temps du récit, dans Lost Highway, est là
encore un temps parfaitement interne à lui-même dont le dérotilement
obéit à des règles qui n'ont rien de commun avec celles du temps
chronique. C'est un temps spatialisé. Comme l'Homme-Mystère, le
temps a en quelque sorte le don d'ubiquité. Mais il n'est fermé
sur lui-même qu'en apparence, puisqu'il peut en permanence intégrer
des informations qui le font changer de direction. Sur ce versant,
le cinéaste le plus proche de Lynch serait peut-être Bergman qui,
au milieu des années 60, a forgé des films-cerveau dont la logique
propre est celle d'une machine productrice d'images et d'une spirale
de temps internes à elles-mêmes. Le rapprochement n'est pas fortuit
puisque Lynch est un grand admirateur de Bergman, à tel point
que le visage de l'Homme-Mystère dans Lost Highway ressemble à
s'y méprendre au masque de la Mort dans Le Septième Sceau. On
dira ainsi que si Twin Peak était pour Lynch un équivalent possible
de l'Heure du Loup, Lost Highway est un peu son Persona, par son
jeu sur la dualité et la dissolution du temps et de l'identité
que ce jeu suppose. Dans le monde anglo-saxon, seuls Kubrick et
Cronenberg ont su créer des cristaux de temps aussi fascinants.
2001 et Shining produisirent à leur époque le même effet de sidération
et de désorientation. Vidéodrome et Crash également. Le précurseur
de cette structuration du temps est bien sûr Hitchcock qui, avec
Vertigo, avait créé un ruban temporel parfaitement autonome, déjà
fondé sur la répétition et la dualité. Mais Vertigo, qui est bien
sûr la matrice du film de Lynch (qui en propose une version inversée
dans laquelle la brune est frigide et la blonde explosive) comme
de tant d'autres, restait, malgré son extraordinaire puissance
poétique, encore attaché à une chronologie assez traditionnelle.
Tandis que Lost Highway, comme Shining avant lui, ou Crash très
récemment, pourrait être vu comme un film-installation qui nous
regarde autant qu'on le regarde, qui nous entoure autant qu'on
lui fait face. En ce sens, le travail de Lynch est aussi proche
d'Hitchcock que d'artistes contemporains comme Bill Viola ou Gary
Hill. Ou plus exactement, il est peut-être une relecture d'Hitchcock
au temps des installations spéculatives. Les cassettes-caméras
de surveillance de Lost Highway sont comme des navettes exploratrices,
des sondes d'images qui créent un horizon virtuel un peu à la
manière des installations de Gary Hill. A d'autres moments, l'utilisation
de la multi-projection et de la surimpression évoque directement
l'art de Viola. Lost Highway est un ruban de rêves comme la route
perdue que l'on voit défiler à toute vitesse au générique, mais
c'est un ruban qui aurait intégré, au temps de la vidéo et de
l'électronique, l'avance et le retour rapides. Ainsi peut-on être
à tout moment du film en contact avec n'importe quel autre instant
du film. Don d'ubiquité encore et toujours...
Si le cinéma de Lynch est abstrait, c'est à force d'être figuratif.
Chargé de toutes les Images américaines, des plus artistiques
- la fascination de Lynch pour Edward Hopper ne se dément pas
ici - aux plus triviales - la publicité ou bien sûr la pornographie
-, en passant par la photographie, les séries télé, ou encore
quelques oeuvres fulgurantes (En quatrième vitesse ou La Soif
du mal, voire ses propres films, Eraserhead et Blue Velvet, sans
oublier tous ceux qui ont déjà été cités), Lost Highway est pourtant
le contraire d'un film citationnel. Loin du maniérisme ou de la
référence, on dirait que Lynch a intégré toutes ces images en
un fond indifférencié qui fait coexister de multiples épaisseurs,
pour mieux faire ressortir ses propres figures. La figuration,
qui est la grande affaire du cinéma américain (voir Mars Attak
! de Tim Burton, film qui tire sa force d'un art strictement figuratif),
prend chez Lynch un tour particulièrement saturé. Cet excès de
figuration, dont le double personnage de Patricia Arquette serait
l'emblème le plus brûlant, mène à l'iconoclasme (la défiguration
ou l'éclatement) qui est lui même dépassé vers une abstraction
qui passe par le délestage de toutes les figures et s'apparente
très nettement au processus cybernétique de compression de données.
Ayant ainsi accompli sa propre révolution, Lost Highway peut enfin
flotter dans l'éther, ouvert à toutes les virtualités, machine
de pensée qui marque l'étonnante irruption d'un grand cinéma figuratif-abstrait.
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