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Aux rideaux bleus de Blue Velvet qui servaient de générique
au film, David Lynch a substitué les flammes de l'enfer sur lesquelles
s'inscrit le titre de Wild at Heart.
Wild at Heart est un film diamétralement
opposé à Blue Velvet (et à Twin Peaks, le film réalisé
par Lynch pour la télévision). Blue Velvet était un poème
mental aux accents "jazzy" ; Wild at Heart est un
tourbillon, un maelstrom d'effets rythmé par des accords criards
de guitare électrique. Blue Velvet décrivait le passage
de l'enfance à l'âge adulte via la découverte du corps, de la
sexualité et du mal. Wild at Heart décrit la fuite éperdue
de deux grands enfants, Sailor et Lula, deux gamins qui refusent
de grandir, en se réfugiant dans un univers peuplé de chansons
démodées, de fétiches idiots (un collier en bonbon) et d'histoires
enfantines (Le Magicien d'Oz.) : un couple qui serait une version
"teenager" des Amants de la nuit de Nicholas Ray.
On l'aura compris, Wild at Heart est un film
symétrique à Blue Velvet. Mais l'élégance et l'émotion
qui se dégageaient de ce dernier ont laissé place à un déluge
de plans et d'images, déversé avec une agressivité à laquelle
Lynch ne nous avait pas habitués. Là où Blue Velvet décrivait
l'incursion du Mal dans une société organisée, Wild at Heart montre
la survie du Bien à l'intérieur du chaos, d'un monde sans lois
et sans repères. Lynch, qui n'est pas un cinéaste rhétorique,
a pourtant ici la main un peu lourde, soulignant avec insistance
la décrépitude morale de ses personnages à l'aide de détails aussi
peu ragoûtants que superflus. Lynch sous-estime peut-être la force
de son cinéma. Pourquoi représenter la mère de l'héroïne, sous
les traits d'une sorcière de dessin animé quand un plan, très
court, sur son visage suffit à nous faire comprendre quelle agite
toutes les forces maléfiques qui traversent le film ?
Tout ce qui semblait senti ou intuitif dans les
précédents films de Lynch, toutes les maladresses de trait qui
faisaient la beauté et le prix de Dune et de Blue Velvet,
ont disparu : les surgissements, les jaillissements du cinéma
de Lynch sont ici réduits à des figures de styles, systématisées
à l'extrême (gros plans sur des cigarettes qu'on allume, "flashs"
subliminaux).
Mais Wild at Heart est aussi un film sur
l'Amérique et sur ses démons que Lynch filme sans concession :
des dégénérés du Sud (les figures patibulaires aperçues à la Nouvelle-Orléans)
aux WASP décadents (la mère de Lula). De ce point de vue, Wild
at Heart est définitivement un film ancré dans son époque
; Lynch décrit la régression avec un trait gras et appuyé comme
l'aurait fait jadis un George Grosz. C'est ce qui trouble le plus
dans ce film son atmosphère picaresque, l'alternance entre des
moments magnifiques (un accident, la nuit, le long d'une autoroute
déserte) et des séquences grotesques, parodiques ou fantasmagoriques.
D'où ce sentiment d'être sans cesse brutalisé par le film, cette
sensation de ne jamais y trouver la bonne place ou la bonne distance.
Wild at Heart est un film impur, sans cesse
retouché par son auteur, un "work in excess" (on pense parfois
aux films des Coen) qui ne satisfait pas pleinement, irrite parfois
sans jamais laisser indifférent Wild at Heart pourrait
être le cauchemar psychédélique d'un Orson Welles qui' aurait
abusé des épices de la planète Arakis de Dune.
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