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  Cahiers du Cinéma - Sailor et Lula : Cannes 1990  
 
 

 

Sailor et Lula : Cannes 1990, par Nicolas Saada

Critique parue dans les Cahiers du Cinéma numéro 433, juin 1990.

 

 

Aux rideaux bleus de Blue Velvet qui servaient de générique au film, David Lynch a substitué les flammes de l'enfer sur lesquelles s'inscrit le titre de Wild at Heart.

Wild at Heart est un film diamétralement opposé à Blue Velvet (et à Twin Peaks, le film réalisé par Lynch pour la télévision). Blue Velvet était un poème mental aux accents "jazzy" ; Wild at Heart est un tourbillon, un maelstrom d'effets rythmé par des accords criards de guitare électrique. Blue Velvet décrivait le passage de l'enfance à l'âge adulte via la découverte du corps, de la sexualité et du mal. Wild at Heart décrit la fuite éperdue de deux grands enfants, Sailor et Lula, deux gamins qui refusent de grandir, en se réfugiant dans un univers peuplé de chansons démodées, de fétiches idiots (un collier en bonbon) et d'histoires enfantines (Le Magicien d'Oz.) : un couple qui serait une version "teenager" des Amants de la nuit de Nicholas Ray.

On l'aura compris, Wild at Heart est un film symétrique à Blue Velvet. Mais l'élégance et l'émotion qui se dégageaient de ce dernier ont laissé place à un déluge de plans et d'images, déversé avec une agressivité à laquelle Lynch ne nous avait pas habitués. Là où Blue Velvet décrivait l'incursion du Mal dans une société organisée, Wild at Heart montre la survie du Bien à l'intérieur du chaos, d'un monde sans lois et sans repères. Lynch, qui n'est pas un cinéaste rhétorique, a pourtant ici la main un peu lourde, soulignant avec insistance la décrépitude morale de ses personnages à l'aide de détails aussi peu ragoûtants que superflus. Lynch sous-estime peut-être la force de son cinéma. Pourquoi représenter la mère de l'héroïne, sous les traits d'une sorcière de dessin animé quand un plan, très court, sur son visage suffit à nous faire comprendre quelle agite toutes les forces maléfiques qui traversent le film ?

Tout ce qui semblait senti ou intuitif dans les précédents films de Lynch, toutes les maladresses de trait qui faisaient la beauté et le prix de Dune et de Blue Velvet, ont disparu : les surgissements, les jaillissements du cinéma de Lynch sont ici réduits à des figures de styles, systématisées à l'extrême (gros plans sur des cigarettes qu'on allume, "flashs" subliminaux).

Mais Wild at Heart est aussi un film sur l'Amérique et sur ses démons que Lynch filme sans concession : des dégénérés du Sud (les figures patibulaires aperçues à la Nouvelle-Orléans) aux WASP décadents (la mère de Lula). De ce point de vue, Wild at Heart est définitivement un film ancré dans son époque ; Lynch décrit la régression avec un trait gras et appuyé comme l'aurait fait jadis un George Grosz. C'est ce qui trouble le plus dans ce film son atmosphère picaresque, l'alternance entre des moments magnifiques (un accident, la nuit, le long d'une autoroute déserte) et des séquences grotesques, parodiques ou fantasmagoriques. D'où ce sentiment d'être sans cesse brutalisé par le film, cette sensation de ne jamais y trouver la bonne place ou la bonne distance.

Wild at Heart est un film impur, sans cesse retouché par son auteur, un "work in excess" (on pense parfois aux films des Coen) qui ne satisfait pas pleinement, irrite parfois sans jamais laisser indifférent Wild at Heart pourrait être le cauchemar psychédélique d'un Orson Welles qui' aurait abusé des épices de la planète Arakis de Dune.

 

 


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David Lynch





 
 
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