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  Cahiers du Cinéma - Une Histoire Vraie : Cannes 1999  
 
 

 

Une Histoire Vraie : Cannes 1999, par Emmanuel Burdeau

Critique parue dans les Cahiers du Cinéma numéro 536, juin 1999.

 

 

On s'étonne, à la vision de The Straight Story, que le voyage du vieil Alvin sur sa tondeuse à gazon, à travers tout l'Ohio et vers le Wisconsin, réussisse, en ne croisant sur sa route que les répliques éteintes, pacifiées, de ceux que Lynch met d'habitude en scène. Plus exactement, cet étonnement se poursuit et se renouvelle au cours de tout le film, de telle sorte que la linéarité elle-même devient l'objet d'un suspense, et l'absence de drame l'occasion de maintes surprises.

Il y a d'abord, de la part de Lynch, un extraordinaire travail sur l'attente du spectateur, jusqu'à ce moment où, le frère ayant retrouvé le frère, tout s'arrête puisqu'il ne reste rien à attendre. L'étonnant, ici, le scandale même, c'est le straight, c'est la ligne. En ce sens, sans doute The Straight Story a-t-il, après Lost Highway, la même fonction que Jackie Brown après Pulp Fiction. Il ne modifie pas la question à I'oeuvre dans le précédent film, mais se situe par rapport à elle dans une position radicalement autre, symétriquement opposée. Et cela, il est vrai, change pas mal de choses.

Cinquante cyclistes glissent sur le goudron. Ils filent si vite qu'à l'oeil affolé, à l'oreille bourdonnante d'Alvin, ils semblent une escouade d'extraterrestres, un essaim d'abeilles multicolores. Quelques heures, quelques kilomètres plus loin, ces gentils touristes ont fait halte dans une clairière, posé bagages et monté les tentes. Alvin les rejoint sur sa singulière machine et, par un superbe renversement de perspective, l'extraterrestre, à présent, c'est lui. Les uns rapides, l'autre lent, se sont successivement apparus, à la faveur de cette différence de vitesse, comme étranges puis comme banals (et inversement). Comme identiques en dernière instance. Les rencontres que fait Alvin sont toutes de cette même façon coupées en deux, subies puis inversées, réorientées par lui.

Alvin est un homme unique, en ce sens qu'il est le seul à tenir ensemble les deux aspects d'une même réalité, le seul à savoir ce qu'est la vieillesse et, en même temps, ce qu'est la jeunesse, puisque le plus douloureux, lorsqu'on est vieux, "c'est de se souvenir du temps où l'on était jeune". Le long de la ligne, The Straight Story voyage et fait jouer comme rarement les distances et les points de vue. La caméra, installée à quelques mètres des acteurs, invite à tendre l'oreille pour comprendre ce qu'ils se disent. Le souvenir persistant de la guerre revient par les seuls grondements de la bande son. Les fondus-enchaînés, nombreux et très beaux, font grimper toute l'étendue d'un champ sur les murs de la maison d'Alvin et de sa fille. Finalement, les places de regardant et de regardé s'échangent, là-bas devient ici, ou plutôt, regardant et regardé, là-bas et ici s'enveloppent l'un dans l'autre. Cette ligne, qui accueille en son sein une série de notes, de plis, de crêtes expérimentales, est également un élastique, une boucle.

Pour se faire une idée de The Straight Story, il faut imaginer que les deux parties de Lost Highway, 1'(apparemment) apaisée et la terrifiante, ont été mélangées, fondues en une seule. Longtemps, à ce monde-ci, le nôtre, Lynch en a substitué un second, dont quelque passage secret, porte spatio-temporelle, secousse narrative ou séisme figuratif aidait à forcer l'entrée. Cet autre monde ("celui que couve l'immobilité des plantes"), double noir du premier, peut-être avait-il sa préférence parce que plus aisément transformable en spectacle, en fiction, en cinéma.

Un cap a été franchi avec ce film-ci, qui explique peut-être que les non-lynchiens le jugent très supérieur aux précédents. Il n'y a plus d'extériorité d'un monde par rapport à un autre, pas plus qu'il n'y a désormais d'extériorité de l'expérimental par rapport au narratif. Il n'y a plus qu'un seul monde, roulé, enroulé dans la ligne. Mais ce monde montre toutes ses faces, l'envers et l'endroit, le lointain et le proche, l'étrange et le banal. Il se double et se redouble, s'ouvre et se ferme, se disjoint et se joint sans cesse. Mille doublures, mille ourlets, mille noeuds l'habitent, mais au fond il n'a qu'une ligne. Et la ligne, c'est ce qu'il y a de plus profond.

 

 


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David Lynch





 
 
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