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J'étais sorti révolté, presqu'écoeuré de la projection à Cannes
de Sailor et Lula, le nouveau David Lynch. Quatre mois
plus tard, méfiant envers moi-même, insatisfait d'une impulsion
négative due en partie au contexte dans lequel j'avais découvert
le film (à la longue, un festival fatigue, anesthésie le regard),
je me décidai à le revoir, pour en avoir le coeur net.
On sort un peu groggy du film, même à la deuxième vision. C'est
comme ça, on ne peut rien contre le matraquage ininterrompu de
sensations fortes, voulu et orchestré par l'auteur. C'est différent
de chez Scorsese où, dans Good Fellas, la mise en scène
a quelque chose d'enivrant, de grisant, parfois même de fatigant
pour le spectateur, toujours dépassé par le rythme imprimé au
film par une caméra sans cesse en mouvement. Lynch pratique une
mise en scène à effets, qui se regarde dans un miroir. D'où le
sentiment étrange et fastidieux d'un cinéma qui se donne ostensiblement
à admirer, ou qui s'admire en contemplant sa propre virtuosité.
Nuance.
Dans Sailor et Lula, Lynch vise à la recherche maximale
du sensationnalisme esthétique. Que ce soit à partir de l'usage
de la bande-son et du gros-plan, ou sous l'effet d'une direction
d'acteur fondée sur le paroxysme. Conjugués non sans malice et
habileté, ces trois éléments donnent au film un caractère original,
mais ô combien agaçant. Parions que Sailor et Lula va ouvrir
une ère nouvelle du cinéma américain. Lynch en effet réinvente
le road-movie, mais un road-movie immobile : ses personnages font
du sur-place. Poussés par la peur, ils sont censés parcourir une
longue distance, et fuir l'image de la mère vorace, carnivore
(la métaphore est soulignée, plutôt deux fois qu'une). Mais le
mouvement n'est qu'apparence. Car Lynch est tiraillé entre son
désir-tableau, son goût de peintre moderniste, son sens du cadre
large, statique, très composé, et cette idée saugrenue de road-movie,
qui l'oblige à un faux rythme, à un faux scénario d'aventure.
Sailor et Lula est à la croisée de deux tendances, entre un art
contemplatif, hyper-léché, et la recherche véhémente d'un cinéma
d'action, très violent, seul à même de clouer le spectateur dans
son fauteuil. C'est sur ce compromis artistique qu'est bâti le
film de Lynch. Qui l'enferme, en tant qu'artiste, dans une impasse.
Curieusement, Lynch reprend à son compte la vision européenne
d'une mythologie américaine moyenne (à mille lieues de la culture
new-yorkaise comme de celle de la Californie). Le film traverse
la Caroline et le Texas, mais le voyage des deux amants est avant
tout mental. Sailor et Lula c'est la réplique en plus hard, en
plus destroy, de "notre" Paris, Texas. Par un des ces bizarres
retours d'influence, l'Amérique de Lynch nous apparaît comme postérieure
à celle de Sergio Leone (l'étirement des scènes, la dilatation
de chacune des situations, le , jeu "chewing-gum" des comédiens,
comme s'ils avaient dans la bouche une gomme pour ralentir leur
diction), et de Wim Wenders (le chromo, la , balade musicale,
le blues des Blancs). Deux cinéastes européens fascinés par la
mythologie américaine. L'autre référence, c'est Nicholas Ray :
le sentiment romanesque fondé sur la révolte contre les parents,
révolte portée au rang de culte.
Lynch ne filme pas le voyage, il ne filme pas la vie non plus
(pure illusion), il fixe les situations que traversent ses personnages
comme autant de situations de répétition. Il suffit de bien regarder
le film, à condition de s'être libéré de la violence de certaines
scènes (une violence opératique, esthétique : la pire qui soit),
et des effets sonores ou visuels qui épatent le spectateur, pour
s'apercevoir qu'au fond, structure, récit et scénario sont des
plus classiques. Aucune invention de ce côté-là, ça vole au ras
des pâquerettes, c'est même en deçà de ce que le cinéma américain
le plus hollywoodien "ose" parfois expérimenter. C'est dire
qu'avec son aura d'auteur, Lynch risque peu, s'aventure peu au-delà
des limites d'un territoire balisé par une bande sonore tonitruante
et une imagerie hyperréaliste. Et le flou artistique des ébats
érotiques entre nos deux ados en dit long sur le courage cinématographique
de leur créateur.
Mais nous voilà une fois de plus injuste, à mésestimer le talent
d'un cinéaste qui fut tout de même récompensé à Cannes d'une Palme
d'or. Ce que vise modestement Lynch c'est le "cinéma total"
: celui des émotions et des couleurs, des rythmes et des effets
de mise en scène, le tout au service d'un amour fou dévorant ses
personnages. Tous les trois-quatre ans, un film joue cette carte
du "cinéma tota ", donnant au spectateur le sentiment de découverte,
d'ouverture sur un espace de vertige, alors même qu'au fond, il
suffit de peu pour s'apercevoir que nous sommes en terrain connu,
archi-balisé. Cette fois, il s'agit de Sailor et Lula,
comme il s'est agi antérieurement d'autres films, souvent oubliés.
Sailor et Lula a donc des chances de triompher auprès
du public (tant mieux pour le film !), voire de correspondre à
son goût. Montrer deux innocents en proie au diable (ici une diablesse,
grotesque, emphatique : la maman pervertie de Lula) à travers
le regard m'as-tu vu d'un cinéaste-artiste, constitue en effet
aujourd'hui un élément essentiel pour garantir une plus-value
cinématographique. Aller voir Sailor et Lula, c'est se
ranger automatiquement du bon côté du cinéma - d'auteur, évidemment
-, celui qui a fait son deuil des genres d'autrefois et qui se
permet le luxe d'ironiser dessus. L'innocence des personnages
(chère au cinéma de Nicholas Ray) est devenue bêtise - voir comment
Sailor se fait embarquer dans un hold-up grotesque par cette figure
de Diable qu'interprète, sans légèreté, Willem Dafoe ; quant à
la curiosité du spectateur, elle n'est ici que compassion. Il
faut bien que quelqu'un prenne en charge ces deux anges délaissés.
Il reste une séquence, une seule, qui mérite le déplacement (elle
ne dure pas plus d'une dizaine de minutes, dans un film de plus
de deux heures). Celle de l'accident nocturne. Là, le spectateur
ressent le cauchemar, la mise en scène surprend, l'Autre est filmé
dans son entier mystère, les personnages de Sailor et Lula touchent
du regard l'effroyable, la peur, tout ce que trop lourdement Lynch
essaie de faire passer, avec ses gros moyens et son esthétique
pompière durant le reste du film.
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