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  Cahiers du Cinéma - On The Air : Eloge de la bêtise et du désordre  
 
 

 

On the Air : Eloge de la bêtise et du désordre, par Vincent Ostria

Critique parue dans les Cahiers du Cinéma numéro 464, février 1993.

 

 
Avec On the Air, le feuilleton fou de la cacophonie confusionnelle, David Lynch vient de faire un retour en fanfare à la télévision.

A peine remis de l'implosion du feuilleton Twin Peaks dans son film Fire Walk With Me, David Lynch enchaîne avec une série pour la télévision (qui a été diffusée sur Canal Jimmy), On the Air, coproduite et co-écrite avec son comparse Mark Frost. Situé dans l'univers primitif des débuts de la télévision en direct dans les années 50 à New York, On the Air montre les coulisses d'une émission catastrophique, le Lester Guy Show...

On the Air est en apparence une caricature en règle de la vulgarité ambiante de la télévision, doublée d'un festival de non-sense à la Hellzapoppin. Mais en réalité, c'est peut-être l'oeuvre du cinéaste la plus proche des performances d'avant-garde... Dans le premier épisode, il retrouve la singularité plastique qui marquait déjà son premier court métrage, The Alphabet...

COMIQUE ?

Dans un sens, la loufoquerie normalisée d'On the Air est un prolongement poussé du comique de Twin Peaks, Mais au-delà de la cocasserie qui servait de contrepoint au drame, Twin Peaks était une oeuvre tout entière tendue vers son noir mystère, baignant dans le pathos. Sur le plan narratif, On the Air est plus moderne. On l'appelle , "comédie de situation" par commodité ou par analogie, mais les ressorts classiques et la construction narrative de la comédie n'y dominent guère. Les éléments narratifs sont jetés pêle-mêle dans chaque épisode, à partir de la situation générale posée dans le premier épisode. Une sorte de thème est attribué à chaque épisode, mais les personnages s'évertuent à lui ôter la moindre cohérence. On the Air est une entreprise de démolition...

BETISE REVOLUTIONNAIRE.

On the Air nous transporte donc sur le plateau d'une prétendue émission de variétés, en 1957. La totale incapacité de l'équipe de tournage transforme l'émission en désastre ludique. Pourtant, on ne rit pas tellement devant ces catastrophes en cascade, qui n'utilisent aucun mécanisme comique répertorié. On frémit presque en réalisant que l'Amérique de 1957 vue par Lynch pourrait être une préfiguration du XXII siècle : un monde néo-médiéval où le fou sera considéré comme un artiste et où la bêtise aura une dimension provocatrice, allant à l'encontre de vieilles valeurs culturelles vidées de leur sens par ceux qui les perpétuent. On décèle dans cet acharnement de la bêtise une remise en question iconoclaste. Le cinéma de Lynch est un des signes avant-coureurs de cette révolution poétique, qui prend la forme d'une confusion généralisée. Ce qui était en gestation dans Sailor et Lula et Fire Walk With Me devient opérationnel dans On the Air. Mais cette confusion mentale presque infantile, qui a l'aspect d'un charmant et fantaisiste désordre, a un arrièregoût terrifiant. La bêtise décrite (et stigmatisée) par Flaubert comme une fascinante force agissante devient ici mode de fonctionnement, carburant de la fiction...

BLONDE ET IDIOTE.

L'idiotie est une arme romantique contre la malignité du monde civilisé (voir Dostoïevski). Betty Hudson (Marla Jeannette Rubinoff), la vedette d'On the Air est une extrapolation limite de la dumb blonde. Dans un sketch du Lester Guy Show, Betty Hudson doit crier. Et comme Laura Dern dans Sailor et Lula ou Laura Palmer dans Fire Walk With Me, elle dépasse toute espérance en lâchant son cri avec une sauvagerie inquiétante. Car le cri est le plus direct, le plus animal et le plus viscéral des moyens d'expression (voir photos). On crie beaucoup chez Lynch... Mais la dumb blonde est aussi un ange. A elle seule est dévolu le don de la poésie. En improvisant une chanson avec une minuscule boîte à musique, elle sauve le Lester Guy Show du naufrage...

TABLEAU VIVANT.

S'il y a une continuité thématique dans les sept épisodes de la série - cette emphase comique et presque obscène sur la lenteur d'esprit, l'incommunicabilité et la bêtise - seul l'épisode réalisé par Lynch (le premier) parvient à une stylisation digne des expérimentations plastiques et gestuelles de Bob Wilson. Dans la scène finale de cet épisode, une saynète de vaudeville jouée par Betty Hudson et Lester Guy (lan Buchanan) se transforme en un surprenant tableau vivant. La scène, dont l'argument tient du cliché - le mari surprend l'amant déclarant sa flamme à son épouse et sort son revolver -, devient, par la force dévastatrice du chaos, une splendide pantomime. L'amant traverse le champ comme le balancier d'une pendule, les pieds liés par une corde, la tête en bas ; Betty crie ; le mari survient un revolver à la main et tire sans arrêt comme un automate. Puis cette image est elle-même filmée par une caméra de télévision malencontreusement renversée sur le côté. Là-dessus, Blinky (Tracey Walter), l'un des deux (ir)responsables des effets sonores, perturbé par la pagaille, pousse à fond tous les potentiomètres des sons pré-enregistrés. Une superbe cacophonie s'ensuit. Cris, confusion, cacophonie, voilà tout le programme d'On the Air...

LEÇON DE SON.

Les effets sonores ont une importance cruciale dans On the Air. Des sons illustratifs agrémentent l'émission dans la série, manipulés par Blinky et Mickey. Ces sons sont censés caractériser les ambiances des sketches improbables du Lester Guy Show ... Mais leur fonction finale est de participer involontairement à la déconstruction de l'émission quand ils surviennent, en décalage complet avec l'action (un revolver émet des " coin-coin " de canard par exemple... ) Avec l'adjonction d'autres bruitages dans la bande-son elle-même - ceux-ci parfaitement synchrones et appropriés aux situations -, on atteint une stylisation sonore de dessin animé ... De nombreux gestes de Lester Guy paraissent ainsi magiques, accompagnés de bruitages irréels ; le son qui souligne les pas d'une figurante corpulente qu'on aperçoit dans plusieurs épisodes donne l'impression que le sol tremble... La plus belle idée sonore se trouve dans le septième épisode (realisé par jack Fisk). Fort marri de se voir voler la vedette par la nunuche Betty qui cartonne à l'Audimat, Lester Guy entend lui clouer le bec grâce à un " désintégrateur de voix ". Mais cet engin surréaliste, réminiscent des inventions farfelues du mythique 5000 Doigts du Docteur T de Roy Rowland, se retournera contre lui. Sa voix ne lui obéit plus et déraille...

BLINKY.

Revenons à Blinky, l'homme des effets sonores, personnage secondaire en principe... Cet être candide et déphasé est la star cachée de la série. Figure pure au comportement poétique, il rappelle par certains côtés Dale Cooper, le héros de Twin Peaks, alter ego idéalisé de Lynch. Le cinéaste se cache de la même façon derrière Blinky. Visionnaire au sens propre, le cinéaste transforme la réalité de façon pathologique, tout comme Blinky avec son " Bozman Simplex " (sa perception déformée des choses se traduit par des images répétitives dans lesquelles gravitent des outils de bricolage en surimpression), qui est une maladie artistique... Sorcier du son, Lynch tient dans la fabrication du feuilleton le même rôle que Blinky dans la fiction : c'est lui qui manipule les potentiomètres de la console de mixage et ajoute des bruitages à la bande-son.

 

 


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David Lynch





 
 
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