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Avec On the Air, le feuilleton fou de la cacophonie
confusionnelle, David Lynch vient de faire un retour en fanfare
à la télévision.
A peine remis de l'implosion du feuilleton Twin Peaks
dans son film Fire Walk With Me, David Lynch enchaîne avec
une série pour la télévision (qui a été diffusée sur Canal Jimmy),
On the Air, coproduite et co-écrite avec son comparse Mark
Frost. Situé dans l'univers primitif des débuts de la télévision
en direct dans les années 50 à New York, On the Air montre
les coulisses d'une émission catastrophique, le Lester Guy Show...
On the Air est en apparence une caricature en règle de
la vulgarité ambiante de la télévision, doublée d'un festival
de non-sense à la Hellzapoppin. Mais en réalité,
c'est peut-être l'oeuvre du cinéaste la plus proche des performances
d'avant-garde... Dans le premier épisode, il retrouve la singularité
plastique qui marquait déjà son premier court métrage, The
Alphabet...
COMIQUE ?
Dans un sens, la loufoquerie normalisée d'On the Air est
un prolongement poussé du comique de Twin Peaks, Mais au-delà
de la cocasserie qui servait de contrepoint au drame, Twin
Peaks était une oeuvre tout entière tendue vers son noir mystère,
baignant dans le pathos. Sur le plan narratif, On the Air
est plus moderne. On l'appelle , "comédie de situation" par
commodité ou par analogie, mais les ressorts classiques et la
construction narrative de la comédie n'y dominent guère. Les éléments
narratifs sont jetés pêle-mêle dans chaque épisode, à partir de
la situation générale posée dans le premier épisode. Une sorte
de thème est attribué à chaque épisode, mais les personnages s'évertuent
à lui ôter la moindre cohérence. On the Air est une entreprise
de démolition...
BETISE REVOLUTIONNAIRE.
On the Air nous transporte donc sur le plateau d'une prétendue
émission de variétés, en 1957. La totale incapacité de l'équipe
de tournage transforme l'émission en désastre ludique. Pourtant,
on ne rit pas tellement devant ces catastrophes en cascade, qui
n'utilisent aucun mécanisme comique répertorié. On frémit presque
en réalisant que l'Amérique de 1957 vue par Lynch pourrait être
une préfiguration du XXII siècle : un monde néo-médiéval où le
fou sera considéré comme un artiste et où la bêtise aura une dimension
provocatrice, allant à l'encontre de vieilles valeurs culturelles
vidées de leur sens par ceux qui les perpétuent. On décèle dans
cet acharnement de la bêtise une remise en question iconoclaste.
Le cinéma de Lynch est un des signes avant-coureurs de cette révolution
poétique, qui prend la forme d'une confusion généralisée. Ce qui
était en gestation dans Sailor et Lula et Fire Walk
With Me devient opérationnel dans On the Air. Mais
cette confusion mentale presque infantile, qui a l'aspect d'un
charmant et fantaisiste désordre, a un arrièregoût terrifiant.
La bêtise décrite (et stigmatisée) par Flaubert comme une fascinante
force agissante devient ici mode de fonctionnement, carburant
de la fiction...
BLONDE ET IDIOTE.
L'idiotie est une arme romantique contre la malignité du monde
civilisé (voir Dostoïevski). Betty Hudson (Marla Jeannette Rubinoff),
la vedette d'On the Air est une extrapolation limite de
la dumb blonde. Dans un sketch du Lester Guy Show, Betty
Hudson doit crier. Et comme Laura Dern dans Sailor et Lula
ou Laura Palmer dans Fire Walk With Me, elle dépasse toute
espérance en lâchant son cri avec une sauvagerie inquiétante.
Car le cri est le plus direct, le plus animal et le plus viscéral
des moyens d'expression (voir photos). On crie beaucoup chez Lynch...
Mais la dumb blonde est aussi un ange. A elle seule est
dévolu le don de la poésie. En improvisant une chanson avec une
minuscule boîte à musique, elle sauve le Lester Guy Show du naufrage...
TABLEAU VIVANT.
S'il y a une continuité thématique dans les sept épisodes de
la série - cette emphase comique et presque obscène sur la lenteur
d'esprit, l'incommunicabilité et la bêtise - seul l'épisode réalisé
par Lynch (le premier) parvient à une stylisation digne des expérimentations
plastiques et gestuelles de Bob Wilson. Dans la scène finale de
cet épisode, une saynète de vaudeville jouée par Betty Hudson
et Lester Guy (lan Buchanan) se transforme en un surprenant tableau
vivant. La scène, dont l'argument tient du cliché - le mari surprend
l'amant déclarant sa flamme à son épouse et sort son revolver
-, devient, par la force dévastatrice du chaos, une splendide
pantomime. L'amant traverse le champ comme le balancier d'une
pendule, les pieds liés par une corde, la tête en bas ; Betty
crie ; le mari survient un revolver à la main et tire sans arrêt
comme un automate. Puis cette image est elle-même filmée par une
caméra de télévision malencontreusement renversée sur le côté.
Là-dessus, Blinky (Tracey Walter), l'un des deux (ir)responsables
des effets sonores, perturbé par la pagaille, pousse à fond tous
les potentiomètres des sons pré-enregistrés. Une superbe cacophonie
s'ensuit. Cris, confusion, cacophonie, voilà tout le programme
d'On the Air...
LEÇON DE SON.
Les effets sonores ont une importance cruciale dans On the
Air. Des sons illustratifs agrémentent l'émission dans la
série, manipulés par Blinky et Mickey. Ces sons sont censés caractériser
les ambiances des sketches improbables du Lester Guy Show ...
Mais leur fonction finale est de participer involontairement à
la déconstruction de l'émission quand ils surviennent, en décalage
complet avec l'action (un revolver émet des " coin-coin " de canard
par exemple... ) Avec l'adjonction d'autres bruitages dans la
bande-son elle-même - ceux-ci parfaitement synchrones et appropriés
aux situations -, on atteint une stylisation sonore de dessin
animé ... De nombreux gestes de Lester Guy paraissent ainsi magiques,
accompagnés de bruitages irréels ; le son qui souligne les pas
d'une figurante corpulente qu'on aperçoit dans plusieurs épisodes
donne l'impression que le sol tremble... La plus belle idée sonore
se trouve dans le septième épisode (realisé par jack Fisk). Fort
marri de se voir voler la vedette par la nunuche Betty qui cartonne
à l'Audimat, Lester Guy entend lui clouer le bec grâce à un "
désintégrateur de voix ". Mais cet engin surréaliste, réminiscent
des inventions farfelues du mythique 5000 Doigts du Docteur T
de Roy Rowland, se retournera contre lui. Sa voix ne lui obéit
plus et déraille...
BLINKY.
Revenons à Blinky, l'homme des effets sonores, personnage secondaire
en principe... Cet être candide et déphasé est la star cachée
de la série. Figure pure au comportement poétique, il rappelle
par certains côtés Dale Cooper, le héros de Twin Peaks,
alter ego idéalisé de Lynch. Le cinéaste se cache de la même façon
derrière Blinky. Visionnaire au sens propre, le cinéaste transforme
la réalité de façon pathologique, tout comme Blinky avec son "
Bozman Simplex " (sa perception déformée des choses se traduit
par des images répétitives dans lesquelles gravitent des outils
de bricolage en surimpression), qui est une maladie artistique...
Sorcier du son, Lynch tient dans la fabrication du feuilleton
le même rôle que Blinky dans la fiction : c'est lui qui manipule
les potentiomètres de la console de mixage et ajoute des bruitages
à la bande-son.
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