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Sailor et Lula était un film pénible, organisant sa propre
construction sur des effets de souffle (embrasements, violence,
sexe) destinés à prendre le spectateur en otage. Ce sentiment
d'être pris à la gorge, d'être défait de sa propre liberté
de voir le film, s'accuse encore avec Twin Peaks : Fire Walk
With Me. Pourtant, la manière dont soupire ce film, son prélude
joué sous forme de charade, ses vingt premières minutes, apparaissent
comme une forme très excitante. Lynch y trace de très nombreuses
pistes d'interprétation, offrant précisément à son spectateur
la liberté de comprendre différemment ou de refuser ses histoires.
Il joue tout d'abord sur de constants décalages de dialogues
entre les personnages : Gordon Cole, chef de bureau du FBI, interprété
par Lynch lui-même, parle un ton en dessus, criant sans cesse
dans son micro ; ses agents, quant à eux, chuchotent leur enquête,
tandis que la police locale se réfugie dans le demi-mot ou le
fou rire. Grâce à cet étalement des registres sonores, le spectateur,
dérouté, perdu, est placé au centre d'un jeu de piste qui s'apparente
à la naissance d'une improbable enquête.
L'apparition des indices suit un identique cheminement : Lil,
l'étrange cousine de Cole, accueille les agents du FBI à leur
sortie d'avion par une drolatique danse en robe rouge. Chaque
geste, chaque détail, chaque accessoire portent en fait une piste
d'enquête. Cette danse est comme un livre à clés, un film à
clé, ouvrant aux mystères, ce mystère qui présidait à la série
télévisée, ce mystère qui, assez systématiquement, va être chassé
du fim.
Car, plus encore que la résolution d'une énigme (comment Laura
Palmer a vécu sa dernière semaine, avant puis pendant son assassinat
sauvage), Twin Peaks : Fire Walk With Me s'apparente à
une chasse aux énigmes, non pas qu'elles soient minutieusement
mises en scène, commentées et résolues, mais parce qu'elles sont,
une à une, expulsées du film. Comment expulser le mystère d'un
film qui se fonde sur lui ? C'est à cette expérience souvent pitoyable
que se prête David Lynch avec une conscience professionnelle presque
suicidaire.
Son personnage central, tout d'abord, Laura Palmer, est totalement
dénué de trouble, ou plutôt, son trouble n'est qu'évidence, sans
cesse surjoué, tant dans le registre de la sage petite fille aux
blanches socquettes que dans celui de la femme fatale droguée
et nymphomane. Chaque personnage est ainsi typé, façade pulsionnelle
qui ne ressemble jamais à une galerie de portraits inquiétants
mais s'apparente plus à la révélation assez anodine d'un masque
que l'on finit par très bien connaître : derrière les belles façades,
derrière les beaux corps, derrière le propre se cachent la perversité,
la drogue, le sexe et le meurtre-roi. Belle affaire et grande
découverte... Démasquage qui regarde davantage vers une morale
puritaine, voire poujadiste, que vers un jeu paranoïaque triturant
les signes de la bonne société américaine. Du côté de la sociologie
de bas étage, Lynch n'offre ainsi que des évidences.
La forme de son cinéma ne m'apparaît pas beaucoup plus troublée.
Une ou deux séquences, sans doute, reprenant le décalage sonore
initial, échappent à l'évidence : dans la boîte de nuit ou dans
la chambre rouge, lorsque les mots sont presque recouverts par
la musique on qu'ils sont dits à l'envers par un nain "venu
d'ailleurs". Sinon, toute la composition plastique du film
repose sur une opposition formelle plutôt simpliste : le monde
réel de la petite ville face au monde visionnaire d'un esprit
sous drogue. Au premier corresponde la fluidité et la douceur
des mouvements de caméra ; au second les éclairs, la crudité de
la lumière, les taches sanglantes et les cris de la bande-son.
Peu à peu l' "univers sous influence" imprègne le premier,
poursuivant Laura Palmer autour de la table des repas familiaux
et jusque dans la voiture de son père.
La forme accuse donc le père. Autre cliché dont Lynch ne se départira
pas : le papa-monstre, traité chez lui avec un manichéisme déconcertant.
A force d'opposition formelle entre le doux et le dur, à force
d'apparition paternelle, le film réussit à expulser chaque nuance
tout en tuant Laura Palmer. Contrat rempli donc, mais grâce à
des effets d'intimidation particulièrement éprouvants, irritants,
comme si, à chaque moment important du film, régulièrement, le
spectateur devait être aspiré par les visions et les bruits, laissé
sans recours face au cérémonial complaisant d'un spectacle d'illusionniste.
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