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David Lynch, trente-huit ans, une filmographie brève
(trois longs métrages) et une trajectoire que tout le monde connait
, parce qu'elle a la forme, bien caractéristique du cinéma actuel,
d'un effrayant escalier. Première marche : Eraserhead,
cinq ans de travail, un budget de trois fois rien, et un succès
lent et durable en tant que " cult-film " (mais jamais en exploitation
normale). Seconde marche, Elephant Man, budget moyen mais
conséquent (grâce à Mel Brooks), bonne distribution et grand succès.
Le grand public monte la marche avec le réalisateur, mais déjà
des cinéphiles descendent (je trouve, pour ma part, le film bouleversant).
Troisième marche - la production la plus colossale ou presque,
le best-seller le plus dangereux (quelque chose gomme l'Autant
en emporte le vent de la S-F) et, après les faux départs de
Jodorowski et de Ridley Scott, le film le plus attendu : pas précisément
les conditions d'une grande oeuvre. Or, malgré certains défauts,
dont certains s'imposent visiblement comme problèmes de construction
(la déception relative de la fin, qui brasse hâtivement et répétitivement
tout le matériel de symboles, de thèmes, d'images lentement exposé
au début) c'est, plus qu'un film " réussi " qu'il n'est peut-être
pas, un beau film.
Et cela, non seulement parce que Dune remplit
la plus grande partie du programme sur lequel il s'est engagé
(renouveler, à partir de multiples références historiques, l'imagerie
des décors et des costumes des grands films à effets spéciaux)
; ou pas seulement parce qu'il nous fait retrouver l'univers intense
et les thèmes tératologiques, sexuels, plastiques de David Lynch
(cette continuité, à ce niveau, était presque la chose la plus
facile), mais aussi parce que le film garde un fort enjeu, à la
fois humain et cinématographique, qu'il se risque dans un propos,
plutôt cosmique et religieux, et engage ce propos dans une vraie
forme (qui est peut-être d'essence musicale).
David Lynch n'est pas cinéphile (il vient de la
peinture, comme Bresson ou Kurosawa), mais il est, d'une manière
très personnelle, un cinéaste. Force des plans, beauté du rythme,
distinguaient déjà, à soi seul, Eraserhead de ce que l'on
pourrait appeler une " surréalisterie ", même réussie ; c'est-à-dire
d'une de ces oeuvres-vitrines où l'étrange et le bizarre sont
seulement à l'étalage devant la caméra. Ces textures, ces horreurs
étaient prises dans les rets d'un cadre, d'une lumière et d'un
montage,, mais surtout d'une construction dont elles devenaient
solidaires. Du bébé-monstre ou du film, on ne savait parfois plus
qui respirait. Et il y avait de la beauté. Cette beauté, elle
se retrouve dans Dune, et pas forcément uniquement là où
l'on s'y attendait, pas seulement dans les monstres et autres
êtres vérolés, d'ailleurs très réussis (le magnifique personnage
de Kenneth MacMillan, ce méchant heureux, l'image même du plaisir
d'être), mais aussi dans les visages les plus lisses et les moins
déformés, filmés comme on le voit dans peu de films. A un moment
où le cinéma, assez infatué de son histoire et de ses propres
références, ne sait souvent trop quoi faire des visages, quelle
place leur donner dans sa rhétorique, ne les rend plus que fonctionnels
et juste propres à signifier les émotions écrites dans le scénario,
Dune nous donne à contempler, étrangement, des visages
qui sont tous beaux, tous rendus beaux par le regard grave de
David Lynch.
C'est par un visage, d'ailleurs, que commence le
film, visage de femme s fond d'étoiles, comme dans La Nuit du
chasseur (que citait déjà Elephant Man), et qui ouvre la narration
: une voix dotée d'un visage. Cette narration obéit, dans Dune,
à un parti pris très affirmé, qui ne manquera pas de frapper,
voire de faire rire : comme dans les bandes dessinées du Marvel
Comic Group (" L'Homme-Araignée ", " Les quatre Fantastiques "),
les personnages, quels qu'ils soient, parlent sans arrêt ce qu'ilsfont
(et pas seulement : de ce qu'ils font), ou ce qu'ils pensent,
ce qu'ils veulent, supputent, etc. et cela à haute voix, ou bien
par leur voix intérieure, perpétuellement audible : " Il va me
tuer " ; " Pourvu qu'il s'approche " ; " Suis-je l'Elu " ?
Tout ce qui se passe, dans Dune, est ainsi
précédé et repris par les mots. On est aux antipodes de 2001,
qui, pour créer la même dimension religieuse, pourchassait les
grands mots (Dieu, les extra-terrestres) et réduisait les dialogues
à d'insignifiants échanges techniques, ou à des formules de politesse.
Le verbe, dans Dune, est omniprésent, signifiant, rituel,
sérieux. S'il y a de l'humour (et il y en a), il est à partir
de ce sérieux. On sait que dans le roman de Frank Herbert, l'onomastique
est très importante : le fait, par exemple, que la planète Dune
soit appelée le plus souvent Arrakis. Frank Herbert n'ignore pas
que l'espace entre les deux noms d'une même planète ou d'une même
personne, est pour la rêverie humaine un champ plus grand que
les millions d'années-lumière entre les galaxies. Se faisant film,
dans l'adaptation de David Lynch, le verbe continue d'être fondateur,
de représenter le lieu, l'espace. Les planètes sont d'abord des
noms, l'espace est intérieur (sublime séquence du voyage vers
Arrakis, en sur-place). Le mot reste en écart avec ce que l'on
voit, et le film vit, vibre, à partir de cet écart.
Singulière progression, que celle de David Lynch.
Il ne se contente pas, avec les moyens de plus en plus grands
qui lui sont concédés, d'amplifier simplement tout ce qui lui
a valu sa réputation (les registres de l'étrange, du répugnant,
du morbide). Il s'engage dans le cinéma parlant, dont il déploie
de plus en plus, comme une grande tente, toutes les dimensions,
paraissant redécouvrir le cadre, le montage, le visage de l'acteur,
le poids neuf et encore lourd des dialogues. C'est de l'anti "
cinéma filmé ", comme on dit parfois aux Cahiers. David Lynch
n'est pas victime de cette formule nuisible, source selon moi
de la plupart des académismes actuels, qui veut que le cinéma,
ce soit des images et des sons. Passionné par la matière cinématographique,
il continue de croire que le cinéma est fait aussi de visages,
de corps, de personnes, de visions et de mots. Moyennant quoi,
tout ceci, qu'il prend à bras-le-corps, lui résiste encore parfois,
mais cette résistance de ce qu'il filme dans sa volonté de faire
oeuvre, cette résistance qu'il laisse être, donne à ses oeuvres
une tension, une intensité autrement plus intéressante que toutes
les poétiques actuelles de l'artificiel. Est-il besoin de rappeler
par ailleurs que David Lynch est fou, qu'il a un imaginaire d'une
violence et d'une poésie incroyables ? Je ne sais pas si le cinéma
est à fin de course, comme on se remet à le dire, mais je sais
qu'un film comme Dune a l'avenir devant lui.
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