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  Michel Chion - Dune : Les visages et les noms  
 
 

 

Dune : Les visages et les noms

Critique parue dans les Cahiers du Cinéma n° 368, février 1985

 

 

David Lynch, trente-huit ans, une filmographie brève (trois longs métrages) et une trajectoire que tout le monde connait , parce qu'elle a la forme, bien caractéristique du cinéma actuel, d'un effrayant escalier. Première marche : Eraserhead, cinq ans de travail, un budget de trois fois rien, et un succès lent et durable en tant que " cult-film " (mais jamais en exploitation normale). Seconde marche, Elephant Man, budget moyen mais conséquent (grâce à Mel Brooks), bonne distribution et grand succès. Le grand public monte la marche avec le réalisateur, mais déjà des cinéphiles descendent (je trouve, pour ma part, le film bouleversant). Troisième marche - la production la plus colossale ou presque, le best-seller le plus dangereux (quelque chose gomme l'Autant en emporte le vent de la S-F) et, après les faux départs de Jodorowski et de Ridley Scott, le film le plus attendu : pas précisément les conditions d'une grande oeuvre. Or, malgré certains défauts, dont certains s'imposent visiblement comme problèmes de construction (la déception relative de la fin, qui brasse hâtivement et répétitivement tout le matériel de symboles, de thèmes, d'images lentement exposé au début) c'est, plus qu'un film " réussi " qu'il n'est peut-être pas, un beau film.

Et cela, non seulement parce que Dune remplit la plus grande partie du programme sur lequel il s'est engagé (renouveler, à partir de multiples références historiques, l'imagerie des décors et des costumes des grands films à effets spéciaux) ; ou pas seulement parce qu'il nous fait retrouver l'univers intense et les thèmes tératologiques, sexuels, plastiques de David Lynch (cette continuité, à ce niveau, était presque la chose la plus facile), mais aussi parce que le film garde un fort enjeu, à la fois humain et cinématographique, qu'il se risque dans un propos, plutôt cosmique et religieux, et engage ce propos dans une vraie forme (qui est peut-être d'essence musicale).

David Lynch n'est pas cinéphile (il vient de la peinture, comme Bresson ou Kurosawa), mais il est, d'une manière très personnelle, un cinéaste. Force des plans, beauté du rythme, distinguaient déjà, à soi seul, Eraserhead de ce que l'on pourrait appeler une " surréalisterie ", même réussie ; c'est-à-dire d'une de ces oeuvres-vitrines où l'étrange et le bizarre sont seulement à l'étalage devant la caméra. Ces textures, ces horreurs étaient prises dans les rets d'un cadre, d'une lumière et d'un montage,, mais surtout d'une construction dont elles devenaient solidaires. Du bébé-monstre ou du film, on ne savait parfois plus qui respirait. Et il y avait de la beauté. Cette beauté, elle se retrouve dans Dune, et pas forcément uniquement là où l'on s'y attendait, pas seulement dans les monstres et autres êtres vérolés, d'ailleurs très réussis (le magnifique personnage de Kenneth MacMillan, ce méchant heureux, l'image même du plaisir d'être), mais aussi dans les visages les plus lisses et les moins déformés, filmés comme on le voit dans peu de films. A un moment où le cinéma, assez infatué de son histoire et de ses propres références, ne sait souvent trop quoi faire des visages, quelle place leur donner dans sa rhétorique, ne les rend plus que fonctionnels et juste propres à signifier les émotions écrites dans le scénario, Dune nous donne à contempler, étrangement, des visages qui sont tous beaux, tous rendus beaux par le regard grave de David Lynch.

C'est par un visage, d'ailleurs, que commence le film, visage de femme s fond d'étoiles, comme dans La Nuit du chasseur (que citait déjà Elephant Man), et qui ouvre la narration : une voix dotée d'un visage. Cette narration obéit, dans Dune, à un parti pris très affirmé, qui ne manquera pas de frapper, voire de faire rire : comme dans les bandes dessinées du Marvel Comic Group (" L'Homme-Araignée ", " Les quatre Fantastiques "), les personnages, quels qu'ils soient, parlent sans arrêt ce qu'ilsfont (et pas seulement : de ce qu'ils font), ou ce qu'ils pensent, ce qu'ils veulent, supputent, etc. et cela à haute voix, ou bien par leur voix intérieure, perpétuellement audible : " Il va me tuer " ; " Pourvu qu'il s'approche " ; " Suis-je l'Elu " ?

Tout ce qui se passe, dans Dune, est ainsi précédé et repris par les mots. On est aux antipodes de 2001, qui, pour créer la même dimension religieuse, pourchassait les grands mots (Dieu, les extra-terrestres) et réduisait les dialogues à d'insignifiants échanges techniques, ou à des formules de politesse. Le verbe, dans Dune, est omniprésent, signifiant, rituel, sérieux. S'il y a de l'humour (et il y en a), il est à partir de ce sérieux. On sait que dans le roman de Frank Herbert, l'onomastique est très importante : le fait, par exemple, que la planète Dune soit appelée le plus souvent Arrakis. Frank Herbert n'ignore pas que l'espace entre les deux noms d'une même planète ou d'une même personne, est pour la rêverie humaine un champ plus grand que les millions d'années-lumière entre les galaxies. Se faisant film, dans l'adaptation de David Lynch, le verbe continue d'être fondateur, de représenter le lieu, l'espace. Les planètes sont d'abord des noms, l'espace est intérieur (sublime séquence du voyage vers Arrakis, en sur-place). Le mot reste en écart avec ce que l'on voit, et le film vit, vibre, à partir de cet écart.

Singulière progression, que celle de David Lynch. Il ne se contente pas, avec les moyens de plus en plus grands qui lui sont concédés, d'amplifier simplement tout ce qui lui a valu sa réputation (les registres de l'étrange, du répugnant, du morbide). Il s'engage dans le cinéma parlant, dont il déploie de plus en plus, comme une grande tente, toutes les dimensions, paraissant redécouvrir le cadre, le montage, le visage de l'acteur, le poids neuf et encore lourd des dialogues. C'est de l'anti " cinéma filmé ", comme on dit parfois aux Cahiers. David Lynch n'est pas victime de cette formule nuisible, source selon moi de la plupart des académismes actuels, qui veut que le cinéma, ce soit des images et des sons. Passionné par la matière cinématographique, il continue de croire que le cinéma est fait aussi de visages, de corps, de personnes, de visions et de mots. Moyennant quoi, tout ceci, qu'il prend à bras-le-corps, lui résiste encore parfois, mais cette résistance de ce qu'il filme dans sa volonté de faire oeuvre, cette résistance qu'il laisse être, donne à ses oeuvres une tension, une intensité autrement plus intéressante que toutes les poétiques actuelles de l'artificiel. Est-il besoin de rappeler par ailleurs que David Lynch est fou, qu'il a un imaginaire d'une violence et d'une poésie incroyables ? Je ne sais pas si le cinéma est à fin de course, comme on se remet à le dire, mais je sais qu'un film comme Dune a l'avenir devant lui.

 

 


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David Lynch





 
 
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