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"La sensation d'inquiétante étrangeté
("uncanniness" fut une impression particulièrement
difficile à définir. Ni terreur absolue ni angoisse
diffuse, l'inquiétante étrangeté parut plus
facile à décrire en fonction de ce qu'elle n'était
pas, qu'à partir d'une signification propre."
(Anthony Vidler, The Architectural Uncanny, The MIT Press, Londres,
1992).
En 1992, Vidler expliquait combien il a été difficile
de définir l'inquiétante étrangeté
- cette sensation de "malaise" dont on commence à
parler à la fin du XVIIIème siècle - mais
il pourrait tout aussi bien s'agir des problèmes que rencontrent
parfois la critique et le public face au cinéma de David
Lynch. S'il est difficile de définir l'expérience
que représente la vision d'un de ses films et encore plus
la nature même de ce à quoi on vient d'assister,
c'est que l'inquiétante étrangeté - dans
toute son imprécision - est au coeur même de l'oeuvre
de Lynch.
Inconsciemment, Lynch a mobilisé toutes les facettes du
cinéma pour tenter d'exprimer cette propriété
insaisissable. Rares sont les cinéastes contemporains qui
travaillent à partir des fondements du cinéma avec
autant de constance que lui. Sa sensibilité aux textures
du son et de l'image, aux rythmes de la parole et du mouvement,
à l'espace, à la couleur et au pouvoir intrinsèque
de la musique, en fait un cas unique. C'est à l'épicentre
même du médium qu'il travaille. Et pourtant, l'originalité
et l'inventivité de l'oeuvre de Lynch viennent d'abord
et surtout de sa capacité à pénétrer
au plus profond de lui-même. C'est grâce à
l'authenticité avec laquelle il réussit à
exprimer sa vie intérieure que Lynch a revitalisé
le cinéma.
Même si son expérience de peintre et de cinéaste
d'avant-garde pourrait expliquer l'étonnante beauté
formelle de son cinéma, elle ne rend pas entièrement
compte de la puissance de ses oeuvres. Celle-ci procède
de la fusion de tous les éléments cinématographiques
qui produit ce qu'il appelle lui-même une "ambiance"
; lorsque tout ce que l'on voit et ce que l'on entend contribue
à une "émotion" spécifique. Le
type d'émotions qui le passionnent le plus sont celles
qui s'approchent au plus près des sensations et des sentiments
oniriques : c'est l'élément crucial du cauchemar
qu'il est impossible de communiquer par la seule description des
évènements qui s'enchaînent. La narration
cinématographique traditionnelle, avec son exigence de
logique et de lisibilité, n'intéresse donc que très
peu David Lynch, tout comme le fait de se limiter à travailler
dans un seul genre à la fois. Dans l'univers de Lynch,
des mondes entrent en collision. La sensation de "malaise"
ressentie par le public vient de cette confusion des genres et
de l'absence des conventions ou de règles qui assurent
normalement le confort et, plus essentiellement encore, orientent
habituellement le spectateur. La "sensation", ou le
"sentiment", que Lynch cherche à véhiculer
est fortement associé à une forme d'incertitude
de la raison, qu'il définit comme l'impression d'être
"perdu dans les ténèbres et la confusion".
L'inquiétante étrangeté de ses films réside
plus là que simplement dans l'étrange, l'absurde
ou le grotesque ; elle s'y oppose même quand ils sont éxagérés
au point de ne plus du tout inquiéter. Les attributs de
l'inquiétante étrangeté, dans ce que Freud
appelle "le champ de l'effrayant", sont ceux de la peur
plus que de la véritable terreur, de la hantise plsu que
de l'apparition. Elle transforme l'"ordinaire" en "extraordinaire"
et produit une "infamiliarité" dérangeante
dans ce qui est à l'évidence familier. Comme le
dit Freud : "L'inquiétante étrangeté
provient de ce qui, secrètement, n'est que trop familier
et donc, refoulé". Telle est l'essence du cinéma
de Lynch.
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