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Cet endroit (l'immeuble où se trouvent les bureaux
de David Lynch) ressemble à la maison de Lost Highway.
La maison qu'on voit dans le film est juste à côté,
dans la même rue. Voici la maison que j'ai imaginée (il indique
une jolie résidence, située à droite quand on regarde par
la fenêtre). C'est aussi ma maison, la première maison que j'ai
eue, et c'est l'intérieur de celle-là que j'ai imaginé pendant
que nous écrivions le scénario. Comme vous pouvez le voir, les
fenêtres sont presque des meurtrières ; aussi, avons-nous installé
des fenêtres très étroites dans la maison où nous avons tourné
; nous avons pu en modifier l'architecture intérieure pour qu'elle
cadre avec l'histoire. Cette maison est venue après. La maison
que vous apercevez par la fenêtre a donc été ma maison. Ma voisine,
Peggy Lecky, est morte, et un an et demi plus tard, j'ai acheté
cette maison-ci. Puis, mon voisin Cher est mort, et j'ai pu acheter
sa maison - celle que vous voyez dans le film. A présent, je vais
la transformer complètement en studio d'enregistrement et en atelier
de peintre. Ça va être fantastique ! Dans le studio d'enregistrement,
je pourrai mixer des films et enregistrer de la musique. Mais
je ne pense pas que je m'en servirai pour réaliser un mixage final.
Dans Lost Highway, Bill Pullman a aussi son studio
d'enregistrement dans cette maison.
Exactement! (Rires)
Vous avez beaucoup travaillé avec angeIo Badalamenti,
ces derniers temps. Vous avez en particulier coécrit plusieurs
chansons de Twin Peaks, Fire Walk With Me.
C'est vrai. Sans Angelo, je serais complètement
extérieur à la musique. Je me suis toujours intéressé aux effets
sonores, et aux effets sonores qui sont comme la musique des sons
qui créent des ambiances - mais c'est Angelo qui m'a initié à
la musique en me permettant de travailler. En fait, je n'ai qu'à
parler à Angelo, et c'est tout en m'écoutant qu'il se concentre
soudain sur une chose, et dès que ça m'intéresse, il exploite
cette veine. Il parvient, par actions et réactions, à pénétrer
dans de nouveaux espaces qui sont très beaux. C'est ainsi que,
parfois, nous en arrivons à coproduire des musiques dans le studio
; parfois aussi, j'écris les paroles. C'est quelque chose qui
tient de la magie. Presque tout cela se passe dans l'éther.
On dirait de la télépathie...
Vous êtes le premier à me le dire, mais je crois
bien que ça se passe comme cela.
Jusqu'à quel pointpeut-on dire que vous créez
le son avant l'image ?
J'essaie, autant que possible, de faire le maximum
avant le tournage, mais la musique est vraiment essentielle. Si
j'ai la chance de trouver une musique qui définisse bien une ambiance
pour une scène, je l'écoute au casque, mixée avec les dialogues
pendant le tournage. Cela m'aide beaucoup pour juger si les choses
sont correctes : si le dialogue lutte contre l'ambiance, c'est
parfait ; si le dialogue dénote avec l'ambiance, je le change.
Et le monde est plus ample. Pour Lost Highway, Angelo a fait des
musiques d'ambiance et ensuite nous avons pris beaucoup de musiques
trouvées un peu partout, qu'on a passées non seulement dans les
casques, mais aussi parfois sur le plateau, très fort, pour des
scènes qui ne nécessitaient pas le son synchrone.
Vous est-il arrivé de commencer avec un morceau
de musique ?
Bien sûr ! Les idées peuvent venir de n'importe
où mais, dans mon cas, elles viennent souvent directement de la
musique des scènes entières, des personnages, des tas de choses
qui me sautent dessus.
Vous voyez les images dans votre tête.
Oui, des tas ! C'est parfois un simple fragment,
mais ça entraîne énormément d'autres choses. Mais ces idées, quelle
que soit la façon dont vous les obtenez, ne vous appartiennent
pas vraiment. Elles sont venues jusque dans votre esprit. Ce sont
des dons, d'une certaine façon. Et si vous leur êtes fidèle, tout
marche bien.
Si j'ai bien compris, vous avez tourné Lost Highway
dans la maison dà côté, vous l'avez monté en bas, et à présent
vous transformez la maison de Lost Highway en studio d'enregistrement
Est-ce que vous essayez de revenir à votre façon de travailler
à l'époque d'Eraserhead ?
Absolument. C'est la racine même de ce qu'est le
cinéma. Un film peut tellement souffrir des contraintes de temps
quand vous enregistrez une musique dans un studio où il y a un
tarif horaire, un maximum de pressions, et où l'on est forcé de
réduire l'expérimentation au minimum. Plus on a de temps pour
expérimenter, moins on est dépendant de l'horaire, mieux ce sera
pour le film. On peut trouver tant de choses en faisant des expériences
pendant une seule après-midi - on trouve une veine et soudain
on est embarqué dans une direction toute nouvelle.
Vous avez monté le film ici. Avez-vous utilisé
une forme de montage virtuel ?
Non. On a travaillé sur pellicule. Mary Sweeney
et moi avons monté des pubs sur Avid[Avid est la marque dont le
nom est devenu synonyme de montage virtuel aux Etats-Unis et dans
le reste du monde], mais pour un long métrage... je me sens trop
loin du cinéma. Il y a tant d'étapes avant de commencer - je ne
trouve pas cela très accueillant. En plus, l'image est mauvaise.
Si, dans une scène, un acteur est censé être mort, sur Avid il
a l'air complètement mort, mais quand on revoit la scène sur grand
écran, on s'aperçoit qu'il respire et qu'il bouge, et il est déjà
trop tard. Il y a des gens, évidemment, qui disent qu'on peut
toujours faire une projection et choisir une autre prise si ça
ne va pas...
Mais on ne peut pas travailler directement sur
le matétiau comme on le ferait avec une image de très grande qualité.
Exactement ! je crois que le montage virtuel est
parfait pour certaines choses, comme par exemple pour montrer
à des ingénieurs d'effets spéciaux comment réaliser certains effets.
Quand ils auront atteint la perfection dans le rendu de l'image,
on pourra vraiment s'en servir pour tout. Mais pour l'instant,
Mary et moi sommes pleinement satisfaits de travailler sur une
Kem [Kem est la marque de banc de montage la plus utilisée
aux Etats-Unis].
Mais en revanche, vous aimez travailler avec
le son numérique.
C'est fantastique ! Et bientôt, l'image aussi sera
numérisée.
Avez-vous songé à vous servir du morphing pour
la fin de Lost Highway ?
Absolument. Mais ce qui s'est passé avec le morphing
est assez triste. Quand cette technique est apparue, c'était comme
un art magique ; les résultats étaient vraiment extraordinaires
! Et puis on en a fait un peu plus. Et enfin il y a eu du morphing
dans les pubs télévisées... C'est à peu près le même genre de
retour de manivelle que la Kem contre l'Avid. On a fini par tout
faire à la caméra et au montage.
Vous avez pris Bill Pullman et Balthazar Getty,
vos deux acteurs masculins principaux, pour cette dernière scène
du film où ils semblent se confondre en une seule personne ?
Non, il n'y a que Bill Pullman, mais je suis content
que vous ayez eu cette impression. Encore un mot sur le morphing
: j'ai l'impression que, pour construire une image numériquement,
ça commence comme le plan d'une maison, et qu'ensuite on y ajoute
un peu de chair... je crois que beaucoup de choses sont conditionnées
par ce que vous faites dès le début, mais on ne verra le résultat
définitif qu'en toute fin. Et alors, il est trop tard. Je ne sais
pas si les gens qui travaillent sur l'effet peuvent prévoir si
l'effet va être bon avant de voir la version finale.
S'il suffisait de pousser un bouton pour voir,
est-ce que vous vous sentiriez plus à l'aise ?
Oui. je crois que pendant de nombreuses années le
son a été le parent pauvre, et aujourd'hui il a amplement dépassé
l'image quant à ses capacités de manipulation. Mais quand l'image
finira par rattraper le son, je crois qu'on pourra tout se permettre.
Sauf que... n'importe qui peut acheter des tubes de peinture,
mais vous connaissez beaucoup de gens qui font des chefs-d'oeuvre
en peinture ? La couleur dominante de Blue Velvet était le bleu
; la dominante de Sailor et Lula était le rouge.
Est-ce le jaune qui domine dans Lost Highway
?
Peter Deming, le directeur de la photo, et moi avons
arrêté notre choix sur un filtre brun chocolat, ce qui fait que
la couleur dominante tendrait à une sorte de rouge jaune brunâtre
qui pénètre tout quand on filme par ce filtre.
Je crois savoir que vous avez beaucoup travaillé
en laboratoire pour obtenir ce que vous vouliez.
Nous avons sans doute passé plus de temps sur le
" timing " de ce film que pour aucun autre. C'est avec les scènes
d'extérieurs que nous avons eu le Plus de mal à obtenir l'ambiance
désirée.
Comment en êtes-vous venu à faire Lost Highway
?
D'une certaine façon, Lost Highway a commencé avec
un roman de Barry Gifford qui s'appelait Night People. Night People
ne raconte pas l'histoire de ce film, mais un des personnages
y utilise l'expression " lost highway ". Ces seuls mots créaient
une impression et un mystère que j'ai beaucoup aimés. Quand je
l'ai avoué à Barry, il m'a dit : " Ecrivons un script qui s'appellera
"Lost Highway" Plus d'uin an passe et cela fait trois ans
que je n'ai pas réalisé de film. Barry me dit qu'il a quelques
idées et moi, de mon côté, j'en avais aussi quelques-unes ; je
file donc à Berkeley où il habite, nous prenons le café et finalement
nous avons mutuellement détesté les idées de l'autre. je raconte
donc à Barry une idée qui m'était venue au dernier jour de tournage
de Fire Walk With Me : la première partie du film - avec les cassettes
et le couple. Barry a beaucoup aimé l'idée. C'est ce qui nous
a poussés à continuer sur cette voie et, une chose en amenant
une autre, au bout d'un mois et demi, le scénario était écrit.
Il y avait beaucoup de choses dans le script que les producteurs
de Ciby 2000 n'ont pas comprises, mais je crois que d'autres personnes
l'ont lu et l'ont aimé et, en fin de compte, ils ont pris le risque
et m'ont donné le feu vert.
Dans le dossier de presse français, le
synopsis dit qu'il s'agit d'un assassin avec une double personnalité.
Je ne peux pas faire de commentaires sans l'avoir
lu en entier.
Je n'ai même pas pensé à cette interprétation,
qui a une certaine plausibilité, car vous aviez déjà un assassin
avec une double personnalité dans Twin Peaks. Vouliez-vous vraiment
réduire le scénario à quelque chose d'aussi linéaire ?
Personnellement, je préférerais ne rien réduire
du tout. Pour ce qui est du script, Barry et moi n'avons jamais
rien réduit. On a pensé que ça arrivait bien et, quand nous n'étions
pas contents, ça devenait horriblement évident. Ce n'est qu'au
moment où tout est terminé qu'on réalise ce que c'est vraiment.
Ou quand c'est presque terminé et qu'on a soudain une idée qui
apporte beaucoup de nouveaux détails qui rendent le tout vraiment
correct.
Et quelle a été cette idée pour Lost Highway
?
La caméra vidéo qui arrive au niveau de la tête
de l'homme mystérieux - c'est un moment critique qui explique
beaucoup de choses. Le scénario n'arrête pas de vous parler. Il
contient beaucoup de choses qui, même si elles ne sont pas exprimées,
vous aident à comprendre. Et pendant le toumage du film, tout
se passe tellement au feeling qu'on n'a pas beaucoup de discussions
intellectuelles. je travaille avec les acteurs comme je travaille
avec Badalamenti. Il s'agit moins de ce qui est dit ou non dit,
que d'une action et d'une réaction sur fond de répétitions. Petit
à petit, les acteurs en arrivent à l'idée et, une fois qu'ils
l'ont comprise, tout ce qu'ils peuvent tirer d'eux-mêmes va dans
la bonne direction : la façon de dire les mots, les pauses entre
les mots, les regards. Ils sont dans cet univers, dans le personnage
qu'ils jouent et, dès lors, ils ne peuvent plus commettre d'erreur,
aussi longtemps qu'ils restent dans la ligne de ce qu'ils ont
compris. C'est comme la vie - qui sait ce qui va arriver ? Mais
on comprend. Même si on est incapable d'en parler.
Dans Fire Walk With Me, vous avez dû prendre
un grand plaisir à travailler avec des acteurs qui avaient joué
les mêmes personnages pendant deux ans.
Précisément. Mais il n'y a pas que cela j'aimais
ces personnages et l'univers où ils évoluaient.
Saviez-vous dès le début que Sheryl Lee était
une grande actrice ?
C'est ce qu'il y a de vraiment étrange. Je me souviens
avoir rencontré Sheryl à Seattle. Elle devait jouer une fille
morte. Beaucoup d'autres filles auraient pu le faire, mais je
l'ai prise parce que j'avais aimé sa photo. je ne savais rien
d'elle. Elle est venue me voir, et je lui ai dit que je voulais
la tremper dans un bain de teinture grise, qu'elle soit nue, morte,
et enveloppée dans une bâche en plastique, échouée sur la berge
du lac. Elle m'a dit : " J'y suis". Ce n'était que le début.
Ensuite, il a fallu filmer la cassette vidéo de Laura et Donna
qu'on trouve dans sa chambre. Ce qui m'a vraiment épaté, c'est
à quel point Sheryl était bonne dans ce tout petit bout de vidéo.
Dès qu'elle s'approchait de la caméra, la sensation de rêve devenait
de plus en plus forte, et c'était incroyablement beau. Je me souviens
avoir regardé cette vidéo et m'être dit : "Cette fille est
réellement Laura Palmer. Il émane d'elle quelque chose qui est
tout à fait ça !" C'était un don - comment aurait-on pu
imaginer cela ? Ensuite, simplement parce qu'elle était si douée,
elle a réussi à s'insinuer dans l'histoire comme la cousine Maddy,
et finalement elle a décroché le premier rôle.
Avez-vous eu des surprises de cet acabit sur
Lost Highway ?
Bill Pullman avait donné le script à Robert Loggia;
ils avaient tourné ensemble dans Independence Day. Robert Loggia
pensait que je ne voudrais pas de lui à cause d'un incident qui
avait eu lieu avant le tournage de Blue Velvet. Je faisais un
casting pour les personnages de Dorothy, Frank et Jeffrey. Dino
m'avait demandé de faire des répétitions avec une actrice australienne
et j'avais demandé à un jeune type de lui donner la réplique.
Robert Loggia était venu jouer le rôle de Frank. Il ne le faisait
que pour me prouver qu'il pouvait jouer Frank dans le film. Mais
finalement, nous avons manqué de temps pour les répétitions avec
Jeffrey et Dorothy, et j'ai donc dû dire à Robert Loggia que j'arrêtais
les répétitions. Ça l'a rendu si furieux que j'ai cru qu'il allait
me tuer. je me suis toujours souvenu de cette colère que j'ai
retrouvée dans certains rôles qu'il a joués. Dès qu'il apparait
à l'écran, j'ai tendance à croire qu'il va incarner le " méchant
", même quand ce n'est pas le cas.
Le personnage de Loggia fait quelque chose de
très inhabituel quand, sur la route, il arrête le type qui le
suit en voiture à moins d'un mètre. Cela m'a rappelé la scène
où Leland Palmer devient comme fou avec Laura parce qu'elle ne
s'est pas lavé les mains.
Suivre une voiture à une si courte distance est
quelque chose de grave, Bill. Dans la vie, j'ai vraiment horreur
de cela. Et je déteste cette nouvelle race d'imbéciles qui grille
les feux rouges. Celui qui fait cela met en danger sa propre vie
et celle d'une famille entière qu'il risque d'envoyer dans le
fossé. C'est tellement bête ! Au prochain carrefour, il y aura
un autre feu tricolore qui passera au rouge avant qu'ils arrivent.
Il y a de plus en plus de ce que les Anglais appellent la "rage
de la route".
Ce qui frappe, c'est que c'est la seule scène
où le personnage montre à quel point il peut être un sale type,
mais qu'il le montre en affirmant que les gens doivent obéir aux
lois.
(Rires)
Peut-être que cette part de nous-mêmes qui affirme
son respect de la loi est assez effrayante.
Tout le monde roule en voiture. Pour que chacun
puisse arriver à destination dans le temps le plus court, il faut
respecter le code. Si les autres ne le respectent pas, ça fout
en l'air le voyage et on se retrouve très énervé. Si on en attrape
un, on le lui dit très clairement. Voilà M. Eddy.
Avez-vous vu "If 1 Had a Million",
surtout l'épisode où W.C. Fields poursuit des chauffards ?
Oui, c'est exactement la même chose. C'est vraiment
très plaisant de le voir corriger ces gens.
Il faudrait un Humvee [énorme véhicule
tout terrain qui a remplacé la jeep dans l'armée
américaine] pour faire cela.
Un Humvee renforcé et spécialement conçu pour ce
type de tâche.
Lorsque je vous avais interviewé durant la pré-production
de Dune, vous m'aviez. dit que, ayant débuté comme peintre, vous
deviez vous habituer à une situation où il vous fallait parler
aux gens pour réaliser quelque chose - et pour Dune, ça impliquait
de parler à beaucoup de gens.
Les gens parlent, dans les films, mais on peut faire
tellement de choses au cinéma qui n'ont rien à voir avec les mots.
C'est ce qui, à mes yeux, en fait toute la beauté.
Il vous a donc fallu trouver des moyens de communiquer
verbalement sans gâcher la partie non verbale du cinéna.
Le non-verbal est ce qui prime au cinéma. Mais il
est vrai qu'il faut répondre aux questions que les gens vous posent
et je pense parfois que j'ai eu beaucoup de chance de pouvoir
travailler avec des gens avec qui parler est facile. Si je travaillais
pour un gros studio où il y a un comité à qui je devrais expliquer
les moindres détails, et s'il fallait que tous les membres soient
d'accord, ce serait un désastre.
Quand j'ai lu ce dossier de presse dont je vous
parlais, j'ai réalisé que la culpabilité de Pullman était une
possibilité - une des nombreuses possibilités. Ce qui impliquerait
que c'est lui qui envoie les cassettes vidéo.
Je ne peux pas en parler.
Les trente ou quarante premières minutes
sont terrifiantes, mais cela ne continue pas dans la même veine
Tout à fait. J'aime penser aux films comme ayant
des mouvements musicaux.
Et combien de mouvements y aurait-il, dans ce
cas ?
Trois.
Le premier mouvement joue beaucoup sur les mêmes
peurs qu'exploitait Hitchcock.
C'est le maître.
Le glissement de Bill Pullman à Balthazar Getty
fait penser à Psycho.
J'adore Psycho. J'aime encore plus l'idée de Psycho
que le film lui-même. Surtout la façon dont le film commence ;
il y a une ambiance... On sait que des choses très graves vont
arriver.
En fait, l'ami avec qui j'ai vu Lost H ighway,
s'est tourné vers moi à la fin de la projection et m'a dit : "Robert
Blake est Eric von Stroheim", parce qu'il est coiffé et maquillé
pour ressembler à Stroheim dans Sunset Boulevard.
je n'y avais jamais pensé, mais c'est vrai. C'est
l'un de mes films favoris.
Là où il est le plus effrayant, c'est lorsqu'il
dit à Pullman qu'il est chez lui. Ce qui fait la force de cette
scène, c'est son impossibilité logique : une même personne ne
peut être en deux endroits au même moment. Il y a trois ou quatre
scènes comme cela, autour desquelles le film est construit. On
pourrait aussi imaginer : une même personne ne peut avoir deux
visages différents. La troisième serait : deux femmes différentes
ne peuvent avoir le même visage. A ce niveau très "basique",
il ne peut plus y avoir de logique.
Les possibilités sont illimitées si votre esprit
a le pli qu'il faut.
On pourrait donner une explication rationnelle
à deux de ces plis : Robert Blake a un complice et les deux filles
sont soeurs ; c'est d'ailleurs ce que Getty découvre sur une photo...
Mais à la fin, quand la police arrive, nous verrons
la même photo avec une fille seulement.
Je n'avais pas remarqué Cela reste possible.
alors il est impossible que Bill Pullman ait pu se transformer
en Balthazar Getty.
Si vous allez dans un asile d'aliénés, l'univers
mental d'une personne peut devenir très intéressant - même celui
des gens prétendument sains d'esprit. Il se passe des tas de choses
et parfois on donne des noms à ces choses. Deborah Wolliger, l'attachée
de presse de la production, avait trouvé dans un livre le terme
de " fugue psychogénique ", que je trouve très beau ; c'est musical
et ça désigne un état où une personne adopte une identité et une
vie totalement différentes, tout un monde nouveau. Cette personne
a toujours les mêmes empreintes digitales et le même visage, bien
sûr, mais intérieurement, pour cette personne, tout est nouveau.
Il y a une idée qui me tente beaucoup - c'est
que ce soit Pullman qui ait tout fait. Cela voudrait dire, par
exemple, que lorsqu'il va parler dans l'interphone, à la fin,
il n'y a personne dans la maison - il ne ferait que répéter un
message qu 'il a halluciné dans la première scène
Soit. Mais il reste un fait : après avoir prononcé
la phrase, il aperçoit les policiers qui vont le prendre en chasse.
Et, au début, après avoir entendu cette phrase, on entend le son
d'une sirène sur la bande-son. Pour moi, il y a plus d'un mystère.
Un mystère est ce qui se rapproche le plus du rêve. Le simple
mot "mystère" est excitant. Les énigmes, les mystères sont
merveilleux juqu'à ce qu'on les résolve. je crois donc qu'il faut
respecter les mystères.
Si cela avait été possible, est-ce que vous auriez
préféré continuer Twin Peaks éternellement sans jamais résoudre
l'énigme du meurtre de Laura Palmer ?
C'était l'idée de départ, lorsque Mark Frost et
moi avons présenté la série à ABC. Il y aurait eu trois niveaux
: l'arrière-plan, le second plan et le premier plan. L'arrière-plan
aurait été le meurtre de Laura Palmer. Le second plan, les personnages
et leurs actes - mais ils auraient toujours été reliés à l'arrière-plan,
car c'est par ce meurtre qu'on aurait appris des choses sur eux.
Le premier plan aurait été constitué des personnages qui auraient
été mis en vedette dans l'épisode de la semaine. Et au moment
où l'énigme aurait été résolue, la série aurait pris fin.
Quand avez-vous décidé, Mark Frost et vous, de
l'identité du coupable ?
Comme nous n'en avions pas besoin, nous ne sommes
jamais parvenus à une solution, mais Mark et moi énoncions souvent
des possibilités. Puis nous sommes arrivés à un point où nous
l'avons désigné, mais le secret est resté entre nous pendant des
mois. Quand nous nous sommes décidés à le confier à quelqu'un,
nous l'avons dit à Benjamin Horn, Leland Palmer, Laura Palmer
et Bob. Nous nous sommes assis dans mon bureau (où il n'y avait
pas de meubles), sur le tapis, nous avons fermés les portes, nous
nous sommes rapprochés et nous avons dit ce que c'était. Ce fut
vraiment étrange ! Car dès ce moment, c'est devenu réel - avant,
ça valsait. Et quand Maddy s'est fait assassiner, nous avons retourné
la même scène avec Leland Palmer et Benjamin Horn, pour que l'équipe
ne puisse jamais avoir de certitude. J'ai passé autant de temps
avec Benjamin Horn pour cette scène qu'avec Leland - peut-être
même plus.
Et la décision de mettre fin à la série...
C'est ABC qui l'a prise. Ils nous ont dit " Vous
devez mettre fin au mystère concernant Laura Palmer ", et nous
leur avons répondu: " Si vous faites ça, c'est la fin de la série".
Ce n'était pas correct.
Le mystère des premières scènes
de tant de grands films est si épais, que cela devient
presque comme un rêve Mais ensuite, à cause des conventions
hollywoodiennes, il faut transformer ça en quelque chose...
... que le public puisse comprendre.
Et tout devient ennuyeux quand ça commence...
... à avoir trop de sens. Pour moi, on doit répondre
aux questions jusqu'à un certain point, mais c'est tellement bien
de laisser la fenêtre entrouverte pour que le rêve continue.
Les idées qui viennent dans les rêves cessent
souvent d'être compréhensibles quand on se réveille, ou le lendemain.
Mais vous avez dû apprendre à retenir ces idées qui viennent souvent
par éclair.
Certaines, oui. D'autres sont oubliées deux jours
plus tard. Mais il en est, dont on ne peut se débarrasser. C'est
comme une image très brillante qui persiste après avoir disparu,
et dont on tombe amoureux. Il faut que ces idées soient si excitantes
qu'on aura envie de passer un long moment avec elles. Une bonne
idée est un don. C'est le titre de mon film préféré de W.C. Fields:
It's a Gift (C'est un don).
Dans ce film, c'est la vidéo.
Oui, d'abord la vidéo de l'extérieur de la maison,
puis la vidéo qui entre à l'intérieur de la maison. Ce Pourrait
être la manifestation évidente de ce qui va mal, la pensée rendue
manifeste. Quand j'ai trouvé cette idée, elle m'a fait peur. Et
les mots " lost highway ", que j'ai trouvés dans le livre de Barry,
sont aussi le titre d'une chanson de Hank Williams.
C'est peut-être lui qui envoie ces vidéos...
Il le fait peut-être pour faire sortir sa femme de son apathie.
Il est évident qu'elle a un problème... (la cassette
du magnétophone s'arrête)
Parfait ! (rires)
Entretien réalisé à Los Angeles par
Bill Krohn, et traduit de l'anglais par Serge Grunberg .
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