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  Entretiens - Cahiers du Cinéma n° 433  
 
 

 

Entretien avec David Lynch à Cannes, par Nicolas Saada

Paru dans les Cahiers du cinéma numéro 433, juin1990.

 

 

David Lynch nous avait donné rendez-vous au dernier étage du Carlton. Dans un salon capitonné, les journalistes font la queue comme à la mairie, en attendant de rencontrer les membres de l'équipe du film, tous installés dans le bar : Isabella Rossellini, Nicolas Cage, Willem Dafoe, Laura Dern et Lynch répondent rapidement aux questions de la presse. Silencieusement, une femme à l'âge indéfinissable circule entre les tables, dans une longue robe rouge, en servant des "drinks". On se croirait dans une scène de Blue Velvet : réel et étrange cohabitent... Les yeux plissés, Lynch reçoit les journalistes comme un médecin dans son cabinet : mieux vaut poser des questions "directes".

Wild at Heart est l'adaptation d'un roman de Barry Gifford dont Lynch avait lu un premier manuscrit avant parution grâce à son producteur et ami, Monty Montgomery "Ce qui me plaisait le plus, c'étaient les deux personnages centraux, Sailor et Lula. J'aimais leur relation, leur rapport au monde et le monde dans lequel ils évoluaient. L'idée-force du film était de montrer une histoire d'amour qui se déroute dans un univers sauvage et absurde". A l'inverse des précédents films de Lynch, Wild at Heart est moins cérébral, plus mouvementé : "Tout l'aspect road-movie du livre ne m'intéressait pas trop. L'intérêt de l'histoire résidait dans le nombre grandissant d'informations destinées à prévenir les personnages et le public d'un danger de plus en plus menaçant".

Lynch n'est pas à J'aise avec le symbolisme, voir les séquences du film montrant la mère de Lula, déguisée en sorcière, chevauchant un balai sur l'autoroute. Imperturbable Lynch répond : " C'est un jeu que se joue Lula à elle-même. Une protection contre la réalité. Le public sait bien que la mère de Lula est un vrai démon. Lula préfère s'imaginer sa mère sous cet aspect enfantin". Choix troublant surtout quand on sait que Diane Ladd, qui joue la mère de Lula dans le film est aussi la mère de Laura Dern, interprète de Lula.

Mais l'heure (ou plutôt la demi-heure) tourne. Wild at Heart est un film au ton souvent imprécis : "C'est ce qui m'a le plus excité par rapport au projet. Il y avait déjà un peu de cela dans le livre. En l'espace d'une journée, on peut faire l'expérience de beaucoup d'impressions différentes. Dans un film, on s'attache de préférence à un ou deux fils directeurs émotionnels. J'ai préféré me balader, passer d'une chose à l'autre". - Avec le risque de sombrer dans l'incohérence. - "C'est vrai. Mais j'estime avoir évité le piège. Parce que dans le film, tout est montré depuis le point de vue des personnages. Ce sont eux qui 'dictent' l'atmosphère de leur univers, donc du film : tour à tour violent, fantastique ou drôle. Le changement de ton du film obéit à celui des personnages".

Pour rendre ce chaos à l'image, Lynch a opté pour un univers visuel foisonnant, qui rappelle presque la peinture expressionniste : "Vous savez, d'abord vient l'idée. On a une image en tête. Elle engendre une atmosphère ; beaucoup de choses qui demeuraient cachées surgissent alors. Quand on part en repérages, on s'accroche toujours à cette idée originale du film. Puis une fois en extérieurs, on cherche des choses qui collent à l'esprit du film et on en découvre d'autres. C'est ce qu'on appelle des 'heureux accidents'. Il faut être toujours 'là' sans jamais oublier la force de son idée originale".

Et la peinture expressionniste ? "Franchement, je n'avais pas ça en tête. Mais si le film vous y a fait penser, c'est tant mieux".

L'entretien touche à sa fin, si j'en crois les gesticulations dans l'entourage du cinéaste qui m'exhortent à conclure. "Vous aviez une autre question ?" Oui, pourquoi Richard Strauss, pourquoi le troisième des quatre derniers lieder ? - "Je crois que c'est le dernier mais je n'en suis pas sûr. J'ai découvert ce morceau à la radio, tandis que j'attendais lsabella sous la neige dans ma voiture. C'est une chose sublime et je me suis dit tout de suite que je l'utiliserais dans un film".

Fin de J'entretien. Lynch se prépare à recevoir un autre journaliste. Je lui souhaite bien du courage. Lynch est impénétrable. A mon avis plus fermé que mystérieux... Dernière chose : il s'agissait bien du dernier des quatre derniers lieders de Strauss.

 

 


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David Lynch



 
 
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