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David Lynch nous avait donné rendez-vous au dernier
étage du Carlton. Dans un salon capitonné, les journalistes font
la queue comme à la mairie, en attendant de rencontrer les membres
de l'équipe du film, tous installés dans le bar : Isabella Rossellini,
Nicolas Cage, Willem Dafoe, Laura Dern et Lynch répondent rapidement
aux questions de la presse. Silencieusement, une femme à l'âge
indéfinissable circule entre les tables, dans une longue robe
rouge, en servant des "drinks". On se croirait dans
une scène de Blue Velvet : réel et étrange cohabitent... Les yeux
plissés, Lynch reçoit les journalistes comme un médecin dans son
cabinet : mieux vaut poser des questions "directes".
Wild at Heart est l'adaptation d'un roman de Barry
Gifford dont Lynch avait lu un premier manuscrit avant parution
grâce à son producteur et ami, Monty Montgomery "Ce qui
me plaisait le plus, c'étaient les deux personnages centraux,
Sailor et Lula. J'aimais leur relation, leur rapport au monde
et le monde dans lequel ils évoluaient. L'idée-force du film était
de montrer une histoire d'amour qui se déroute dans un univers
sauvage et absurde". A l'inverse des précédents films
de Lynch, Wild at Heart est moins cérébral, plus mouvementé :
"Tout l'aspect road-movie du livre ne m'intéressait pas
trop. L'intérêt de l'histoire résidait dans le nombre grandissant
d'informations destinées à prévenir les personnages et le public
d'un danger de plus en plus menaçant".
Lynch n'est pas à J'aise avec le symbolisme, voir
les séquences du film montrant la mère de Lula, déguisée en sorcière,
chevauchant un balai sur l'autoroute. Imperturbable Lynch répond
: " C'est un jeu que se joue Lula à elle-même. Une protection
contre la réalité. Le public sait bien que la mère de Lula est
un vrai démon. Lula préfère s'imaginer sa mère sous cet aspect
enfantin". Choix troublant surtout quand on sait que
Diane Ladd, qui joue la mère de Lula dans le film est aussi la
mère de Laura Dern, interprète de Lula.
Mais l'heure (ou plutôt la demi-heure) tourne. Wild
at Heart est un film au ton souvent imprécis : "C'est ce qui
m'a le plus excité par rapport au projet. Il y avait déjà un peu
de cela dans le livre. En l'espace d'une journée, on peut
faire l'expérience de beaucoup d'impressions différentes. Dans
un film, on s'attache de préférence à un ou deux fils directeurs
émotionnels. J'ai préféré me balader, passer d'une chose à l'autre".
- Avec le risque de sombrer dans l'incohérence. - "C'est
vrai. Mais j'estime avoir évité le piège. Parce que dans le film,
tout est montré depuis le point de vue des personnages. Ce sont
eux qui 'dictent' l'atmosphère de leur univers, donc du film :
tour à tour violent, fantastique ou drôle. Le changement de ton
du film obéit à celui des personnages".
Pour rendre ce chaos à l'image, Lynch a opté pour
un univers visuel foisonnant, qui rappelle presque la peinture
expressionniste : "Vous savez, d'abord vient l'idée. On a une
image en tête. Elle engendre une atmosphère ; beaucoup de choses
qui demeuraient cachées surgissent alors. Quand on part en repérages,
on s'accroche toujours à cette idée originale du film. Puis une
fois en extérieurs, on cherche des choses qui collent à l'esprit
du film et on en découvre d'autres. C'est ce qu'on appelle des
'heureux accidents'. Il faut être toujours 'là' sans jamais oublier
la force de son idée originale".
Et la peinture expressionniste ? "Franchement,
je n'avais pas ça en tête. Mais si le film vous y a fait penser,
c'est tant mieux".
L'entretien touche à sa fin, si j'en crois les gesticulations
dans l'entourage du cinéaste qui m'exhortent à conclure. "Vous
aviez une autre question ?" Oui, pourquoi Richard Strauss,
pourquoi le troisième des quatre derniers lieder ? - "Je
crois que c'est le dernier mais je n'en suis pas sûr. J'ai découvert
ce morceau à la radio, tandis que j'attendais lsabella sous la
neige dans ma voiture. C'est une chose sublime et je me suis dit
tout de suite que je l'utiliserais dans un film".
Fin de J'entretien. Lynch se prépare à recevoir
un autre journaliste. Je lui souhaite bien du courage. Lynch est
impénétrable. A mon avis plus fermé que mystérieux... Dernière
chose : il s'agissait bien du dernier des quatre derniers lieders
de Strauss.
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