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A ceux qui voient en David Lynch un artiste du bizarre et
des ténèbres, Une Histoire vraie semble apporter un démenti
tranquille. Toujours très clair et très courtois, Lynch nous parle
de ce film "différent" mais plus lynchien qu'il en a l'air et
tel un grand chef, insiste sur son principe essentiel : demeurer
fidèle à l'histoîre que l'un raconte.
Prenez-vous parfois du recul pour considérer
votre oeuvre dans sa globalité et mesurer par exemple le chemin
d'Eraserhead à Une Histoire vraie ?
Je n'intellectualise pas, je ne pense pas à comparer
les films entre eux. je me passionne pour le langage filmique
parce que c'est un moyen d'atteindre des émotions. Quand on fait
un film, on essaie de contrôler les choses au maximum. Mais dans
la vie, on ne contrôle rien du tout, c'est un chaos permanent.
On prend un avion, on est à la merci du pilote, du temps, de la
mécanique, c'est insupportable. Et la voiture, c'est pire! Rouler
à 100 à l'heure dans un morceau de métal, entouré de milliers
d'autres conducteurs, tous armés de marteaux et de rasoirs potentiels,
c'est insensé! Ce que nous faisons quotidiennement est incroyable.
Bref, entre deux films, c'est le chaos : il faut rester perméable
à ça, il faut laisser toutes vos portes bien ouvertes, parce qu'on
ne sait jamais ce qui va s engouffrer dans l'une de ces portes,
vous toucher de plein fouet, vous faire tomber amoureux. Quand
je termine un film, je me plonge tout de suite mentalement dans
la prochaine étape. Si je passais du temps à repenser à mes films
passés, je gambergerais trop. Je crois qu'en réfléchissant trop
on bloque le processus créatif.
A première vue, Une Histoire vraie semble
très éloigné de votre univers habituel. Qu'est-ce qui vous a décidé
à faire ce film ?
Les gens sont bizarres. Généralement, ils ont tendance
à penser qu'un cinéaste va toujours faire les mêmes films, ou
du moins rester dans son pré carré. Ce coup-ci, je n'ai pas écrit
le scénario, et je crois que j'aurais été incapable de l'écrire.
Mais quand je l'ai lu, j'en suis tombé amoureux. je suis surtout
tombé amoureux de son impact émotionnel. Sur ce plan-là, c'est
un film proche d'Elephant man. Moi, j'adore toucher des
émotions fortes par le processus filmique. Une Histoire vraie
est une histoire émotionnelle, mais elle est aussi très pure,
très dépouillée, très directe, et malgré ce dépouillement, elle
contient de nombreux éléments sur lesquels travailler. Quand une
histoire est si dépouillée, il faut surveiller un tas de microéquilibres,
il faut soigner chaque détail... Tout ça, j'aime vraiment, c'est
ce qui m'a attiré dans ce projet. J'aime sa simplicité et, en
un certain sens, la simplicité rend les choses beaucoup plus difficiles.
Vous n'avez jamais douté, vous ne vous êtes jamais
dit que ce projet n'était pas pour vous ?
Absolument pas. Une fois le scénario lu, j'étais
sûr de vouloir le faire. Parfois, vous vous lancez dans un projet
et vous rencontrez une série d'obstacles, une succession de feux
rouges. D'autres fois, c'est l'inverse - c'était le cas d'Une
Histoire vraie: un projet feu vert du début à la fin. Nous
avons connu nos seuls problèmes au début du tournage avec Richard
(Farnsworth). il est âgé, il a des problèmes de hanches et il
n'était pas trop sûr de mener à bien ce tournage physiquement.
Mais finalement, la chance était avec nous. Richard est entré
en symbiose avec son personnage; il a besoin d'une canne pour
marcher et grâce au film et au personnage, il avait deux cannes!
Mais, plus important, Richard avait le même état d'esprit qu'Alvin
Straight, (le personnage qu'il incarne) : une âme superbe, un
mental pugnace, une compréhension intuitive et généreuse des gens.
Je suis convaincu qu'aucun autre acteur n'aurait mieux incarné
ce personnage que lui.
Comment s'est déroulé ce tournage, a priori différent
de vos autres tournages parce que vous étiez immergé dans la réalité
des lieux et des gens ?
Ce n'était pas mon premier road-movie, Sailor
et Lula en était déjà un. Dans Blue velvet aussi, même
si nous tournions beaucoup en décors et sur plateau, nous étions
aussi sur des lieux réels ; dans Lost highway également.
Là, nous avons tourné dans la maison d'Alvin à Laurens. Elle était
vide, nous nous y sommes installés, nous avons modifié certains
détails, fait un peu de décoration mais, à la base, c'est la maison
d'Alvin. De même que le magasin d'outils est exactement celui
où il avait acheté son matériel, etc. Tous les lieux sont réels,
et d'ailleurs, les gens nous ont beaucoup aidés. Mais chaque lieu
a été légèrement arrangé - la même chose qu'avec les autres films.
la seule exception, c'était sur la route : là, nous étions exactement
dans les mêmes conditions qu'alvin, à la merci de la lumière du
moment, des nuages, des orages, du relief terrestre... Tout ce
qu'alvin a affronté, nous l'avons affronté. La majeure partie
du film se déroule en extérieurs : nous avons juste croisé les
doigts et nous nous sommes lancés. Par exemple, nous voulions
un orage, mais un seul (rires)... Nous dépendions beaucoup du
climat, car nous ne voulions pas revenir en arrière, nous suivions
le même trajet qu'alvin : seule exception, quand nous recherchions
la pluie, ou voulions au contraire l'éviter. Mais sinon, nous
suivions exactement le même chemin, en avançant. Si vous regardez
la barbe de Richard/Alvin, elle pousse au fur et à mesure du film.
Il n'était pas question de retourner en arrière ou de tourner
la fin avant le début. La séquence finale est la dernière que
nous ayons tournée. la force émotionnelle du film était à ce prix-là.
Pour arriver au terme du trajet et du film, Richard a emmagasiné
toutes les expériences du voyage, plein de petits détails se sont
accumulés, et quand il arrive à Mount Zion, c'est un homme changé.
La différence entre ce film et vos précédents,
c'est que la part documentaire y semble plus importante.
Je ne suis pas vraiment d'accord. Dans un documentaire,
on filme la réalité exactement comme elle apparaît, sans interférer
dessus. C'est précisément ce qui fait la force et la beauté des
documentaires : on ne sait jamais à l'avance ce qu'on va obtenir.
Dans Une Histoire vraie, je contrôle chaque aspect du film
: les décors, les lieux, les dialogues, les acteurs, etc. C'est
une fiction, c'est la même chose que mes autres films. La différence,
c'est qu'au lieu de creuser des zones ténébreuses, on creuse ici
des zones sympathiques. De toute façon, on se met au service de
l'histoire : c'est l'histoire qu'on veut raconter qui détermine
tous les autres aspects du film. Il faut respecter l'histoire,
lui rester fidèle.
Oublions le mot "documentaire" et parlons de
réalisme. Une Histoire vraie est quand même plus réaliste
que, disons, Eraserhead.
Pas du tout : Eraserhead est mon film le
plus réaliste. Selon moi, la réalité n'est pas la surface visible
des choses, c'est un sentiment. Je sais ce qu'on entend par réalité
au sens commun, mais il y a l'apparence des choses et aussi plein
de choses sous les apparences. Chacun a sa propre réalité, c'est
une notion très subjective. Dans Une Histoire vraie, nous
suivons le trajet d'Alvin. Mary (Sweeney) et John (Roach - les
scénaristes) ont rencontré beaucoup de gens pendant leurs recherches
qui ont nourri le film en leur racontant plein de petites histoires
sur Alvin. Indubitablement, ce film est basé sur des faits vrais,
sur de la réalité. Mais après, quand il s'agit d'agencer ces faits
pour en faire un film, d'une certaine manière, on s'éloigne de
la réalité. Si on est trop lié au réel, ça devient comme un piège,
un carcan, ça ne permet plus de décoller, d'essayer une scène
peut-être meilleure, ou tout simplement une scène que réclame
le film. Ce film est basé sur une histoire vraie, mais seulement
basé : une fois ce point de départ acquis, le film vit sa propre
vie.
Sur le trajet, avez-vous beaucoup discuté avec
les gens qui avaient aidé ou rencontré Alvin Straight ?
Oui, mais c'est comme dans Rashomon : chacun
a sa propre version de l'histoire. Bien sûr, j'ai écouté leurs
histoires, parce qu'il faut rester ouvert, s'imprégner de tout.
Mais ensuite, j'en ai fait ce que j'ai souhaité, j'ai suivi mon
propre chemin. J'avais rencontré la famille d'Alvin avant de tourner,
mais ensuite, j'ai rencontré les gens croisés par Alvin sur la
route pendant le tournage, comme lui, le long de notre trajet
à nous. Ces gens-là étaient dans l'ensemble très aimables, très
serviables, comme dans le film. Dès qu'on s 'éloigne des grandes
villes, il y a de moins en moins de gens au kilomètre carré, et
du coup, je crois qu'ils ont une plus grande tendance à compter
les uns sur les autres, à s'entraider, leurs liens de solidarité
sont plus forts. Quand quelqu'un a des problèmes, les gens sont
tout de suite présents pour lui apporter de l'aide ; ils espèrent
évidemment qu'il en sera de même quand eux auront des problèmes
à leur tour. Le sens de la solidarité sociale est plus développé
que dans les villes. Ils sont polis, toujours prêts à donner un
coup de main ; ils sont ont une mentalité de bons Samaritains
et j étais très impressionné par cette forme de générosité.
Dans un tournage en extérieurs avec le temps
compté, quels sont les problèmes à résoudre ?
Le climat et la lumière. Et puis les routes. Certaines
routes peuvent être bloquées momentanément pour les besoins d'un
tournage et d'autres non, tout simplement parce que c'est interdit
par la loi. Tourner sur les routes non fermées pouvait présenter
certains risques, avec tous ces camions qui fonçaient ; parfois,
la police nous donnait un coup de main pour canaliser le trafic,
mais c'est tout. Sur ces routes-là, nous n'avions pas de contrôle
absolu, nous étions à la merci des circonstances et de la circulation
- ce qui n'est d'ailleurs pas forcément une mauvaise chose. Mon
équipe était plus légère que d'habitude, notamment sur les routes.
Il fallait être le plus léger possible sur le plan logistique,
parce qu'on voulait ressentir le monde d'Alvin le mieux possible,
on voulait être aussi proches de lui que possible.
La plupart de vos films sont verticaux, ils creusent
un endroit ou un personnage le plus profondément possible. Peut-on
dire que ce film-là est horizontal, que vous avez plutôt privilégié
la surface par rapport à la profondeur ?
Non : tout film a une surface, on n'y peut rien,
C'est dans la nature d'un film. Les caméras ne sont pas équipées
de rayons X ! Donc, quand on filme, on enregistre toujours la
surface de quelque chose. Cela posé, chaque film présente une
certaine histoire, un certain agencement des séquences, un certain
aspect visuel, une certaine illustration sonore... Et en fonction
de ces différents paramètres, on ressent ou on comprend quelque
chose de plus profond que ce quon voit en surface. C'est toujours
le même processus : tout film possède une surface et un niveau
plus profond et plus invisible. Dans Une Histoire vraie,
quand on arrive au terme du film, une relation très intérieure
se produit entre le spectateur et le film. Là, il ne s'agit plus
de surface, il s'agit de quelque chose de plus profond. Et ça
se passe dans presque tous les films. C'est un dialogue secret,
non visible, entre le film et le public. C'est comme avec la musique.
Une musique s'écoule, mais il faut un auditeur pour la ressentir
et établir un dialogue avec elle. Telle note est jouée, puis telle
autre note, etc., et si la connexion s'établit avec l'auditeur,
celui-ci ressent un changement à l'intérieur de lui-même. Cette
relation entre un film et un spectateur peut devenir superbement
abstraite : chaque spectateur ressent ou comprend des choses différentes
en voyant le même film. Un film peut allumer l'imagination d'un
spectateur et le spectateur projette ensuite sa propre subjectivité
dans le film, c'est un processus magnifique. Quand un film nourrit
le public à la petite cuillère, comme un bébé, cela rétrécit d'autant
plus l'imaginaire du public, cela nivelle les imaginations et
chaque spectateur ressent la même chose. Mais d'autres films peuvent
éviter les formules basées sur le plus petit dénominateur commun
en présentant des zones plus abstraites, ce qui élargit d'autant
plus l'imaginaire du public ; grâce à ces zones plus abstraites,
plus mystérieuses, le spectateur peut mieux s'engouffrer dans
le film et remplir lui-même les zones d'ombre. Pour moi, le but
d'un film n'est pas de rester à la surface mais d'inviter le public
à s'engouffrer sous cette surface.
De ce point de vue, le trajet d'Alvin est une
métaphore assez complète.
C'est un trajet géographique mais aussi et surtout
un trajet intérieur - pour Alvin mais aussi pour le spectateur.
Quand même, Une Histoire vraie est un
film qui demeure plus à la surface de l'Amérique profonde que
Blue velvet, qui plongeait sous cette surface aussi bien
thématiquement que plastiquement.
Tout simplement parce que c'était le sujet central
de Blue velvet ! La différence entre les apparences et
ce qu'il y a en dessous était aussi le sujet d'Elephant man.
Blue velvet développait également le proverbe "On ne juge
pas un livre sur sa couverture." Il y a une surface très rassurante,
et pourtant, cette ville et ses habitants ne vont pas bien du
tout. La névrose est cachée. Les gens sont naturellement comme
des détectives : chacun sent que quelque chose ne va pas, même
si c'est dissimulé. On fouine, on cherche, et on finit par débusquer
le malaise. Les scientifiques aussi sont des détectives dans leur
genre : ils partent d'une certaine surface puis, petit à petit,
les voilà en compagnie des atomes, des neutrons, des quarks. Ils
sont partis d'un monde visible pour atteindre un autre monde,
invisible à l'oeil nu. Quand on rencontre une personne, C'est
le même processus : on voit d'abord une surface, une apparence
physique ; plus tard, on s'aperçoit qu on est en présence d'un
saint ou bien d'un monstre. A première vue, il est impossible
de savoir si c'est un saint ou un monstre.
Mais dans Une Histoire vraie, il n'y a pas
cette différence entre la surface et la profondeur. Vos personnages
ont l'air sympathiques, et ils le sont.
Désolé, je ne suis toujours pas d'accord. Dans ce
film, comme dans mes autres films, j'ai voulu rester fidèle à
l'histoire que je raconte. Il faut toujours rester dans l'esprit
de son histoire. Par exemple, dans Twin Peaks (le film), il s'agit
d'inceste, d'un père qui tue sa fille, de névrose, de cauchemar
familial : le film a suivi cette route-là. Mais chaque film doit
suivre son propre chemin, on ne peut pas changer de chemin en
cours de route, on ne peut pas rouler sur dix routes en même temps.
Dans l'histoire d'Alvin Straight, les gens sont sympathiques et
serviables, C'est comme ça, on n'allait pas en faire des monstres
arbitrairement. Entre parenthèses, nous avons fait le casting
à Chicago et Minneapolis, et c'était fondamental parce que les
acteurs de ces régions savent exactement comment parlent les personnages,
ils connaissent leurs inflexions de, langage, leur attitude :
ils sont ces personnages ! Qu'ils soient sympathiques n'empêche
pas les rencontres, ni un certain enrichissement humain. Grâce
à ces rencontres, on en apprend chaque fois un peu plus sur Alvin,
on se rend compte de l'impact de certains événements de sa vie
et comment il porte ça avec lui comme un bagage. C'est une histoire
très simple, mais elle n'empêche pas de réaliser combien la vie
d'Alvin Straight est bien pleine, chargée d'histoires et de complexité,
de joies et de fêlures. On se rend compte alors que les personnes
âgées sont des réceptacles à histoires, quelles trimballent avec
elles des sommes d'expériences et de sensations. Sous ses airs
tranquilles et débonnaires, on perçoit progressivement l'esprit
rebelle d'Alvin, et je trouve cela très stimulant. Si vous voulez,
c'est une profondeur plus simple que dans mes autres films, il
ne s'agit plus de maladie ni de névrose. Encore que... Dans ce
film, le monde est loin d'être parfait, mais c'est présenté de
façon plus subtile, moins tordue.
Le film montre des vieux, parle des liens familiaux,
de valeurs fondamentales, présente Alvin Straight comme un vieux
sage... Ne craignez-vous pas qu'on parle de film réactionnaire
?
Ce qui m'a plu, ce sont les émotions que cette histoire
m'a fait ressentir. J'ai aimé l'idée de cet homme entêté, de ce
voyage étrange, et que tout cela amène à des émotions très fortes.
Il y a toutes sortes de gens et de sentiments en ce bas monde.
Là, l'histoire touche à un aspect plus tendre de la vie ; cette
tendresse existe, elle est réelle, elle fait aussi partie de notre
monde. L'époque est plutôt dominée par le cynisme, et ce cynisme
nous empêche d'accepter certains sentiments que nous ressentons
profondément. C'est un phénomène intéressant : si on est cynique,
c'est par peur d'apparaître comme un naïf ou comme un faible.
Le cynisme est une espèce de protection, une armure factice. C'est
dommage, parce que ça vous coupe de certaines émotions. Alvin
Straight était une personne réelle, ce qu'il a fait était important
pour lui et cet enjeu résonne dans la conscience du spectateur.
Il faut être capable d'aller dans cette direction émotionnelle,
comme dans d'autres directions. Mais le plus important, c'est
de rester synchrone avec l'histoire que l'on raconte. Si j'avais
utilisé le second degré, si je m'étais moqué d'Alvin, j'aurais
tout fichu en l'air.
Ne craignez-vous pas que certains de vos fans
soient désorientés, se demandent "Où est la griffe lynchienne,
où sont nos nains qui parlent à l'envers, nos femmes à bûche et
nos pères monstrueux..." ?
Il est inévitable que certaines personnes ne me
suivront pas dans tous les mondes où je les emmène. Mais bizarrement,
nombreux sont les gens dont j'imaginais qu'ils n'aimeraient pas
Une Histoire vraie et qui l'ont beaucoup aimé. Et je me
suis rendu compte que les hipsters (jeunes gens branchés) aussi
ont une facette plus tendre. Cette facette est aussi valable que
les autres. Et puis Alvin n'est peut-être pas un nain qui parle
à l'envers, mais il n'empêche que c'est un sacré original, un
personnage unique qui voyage de façon unique. En plus, lui, c'est
un personnage réel !
Une des plus belles scènes du film montre Alvin
et un vieil homme évoquer leurs souvenirs de guerre. Vous faites
en une scène ce que Terrence Malick et Steven Spielberg ont fàit
dans des superproductions.
Je n'ai pas du tout pensé à ces films, seulement
à cette scène. On s'aperçoit qu'au bout de cinquante ans ces personnes
ont toujours des secrets, qui ne demandent qu'à ressortir. Ce
que je trouvais très beau, c'est deux hommes partageant un sentiment.
On ne peut attraper qu'une partie de ce qu'ils ressentent, on
ne sentira jamais l'intégralité de ce qu'ils ont au fond d'eux.
C'est à méditer.
Une Histoire vraie est-il aussi un film sur la
réappropriation du temps ?
Ca ne résulte pas d'un processus intellectuel. C'est
intuitif, c'est la nature de cette histoire: un vieil homme, une
machine qui va à 5 à l'heure... Du coup, c'est tout le monde du
film qui ralentit. Et quand on ralentit, on s'aperçoit qu'on voit
le monde autrement, on voit les détails et les détails deviennent
significatifs. Ces détails sont invisibles si on passe en voiture
à 100 à l'heure. J'utilise souvent la métaphore du ski nautique:
quand on va vite en ski nautique, on reste à la surface de l'eau
; dès que le bateau ralentit, le skieur s'enfonce sous l'eau.
Il faut les deux vitesses, les deux niveaux, ça se complète.
Des personnages vieux, un rythme langoureux,
une narration dépouillée: ce film va totalement à l'encontre des
critères spectaculaires qui dominent actuellement.
Aucun studio ne voulait d'Elephant man, ils
pensaient qu'aucun spectateur ne voulait voir un tel personnage
à l'écran. Finalement, le film s'est fait grâce à Mel Brooks,
qui a aimé le projet. Il y a des milliers d'histoires qui ne demandent
qu'à être racontées. Ce qui est dommage, c'est que les studios
et la télévision ne visent qu'une certaine tranche d'âge et qu'ils
nourrissent des idées toutes faites sur ladite tranche d'âge.
C'est une démarche complètement erronée. Les gens veulent différents
types d'histoires, ils veulent un vrai choix. Il y a suffisamment
de place pour tous les types et les styles d histoires : décider
arbitrairement ce que le public veut et ce qu'on va lui proposer
est vraiment dommage. Les patrons de studios ne devraient se fier
qu'à leurs émotions. Ceux de Disney ont été émus et touchés par
Une Histoire vraie, et depuis, ils soutiennent le film.
Etes-vous parfois en colère devant ces phénomènes
d'homogénéisation massive ?
Je m'en accommode parce que l'histoire montre que
ça n'a jamais empêché l'éclosion de mouvements novateurs. Regardez
la Nouvelle Vague française ou italienne... Il y a toujours eu
des courants dominants qui essaient de capitaliser sur le succès
et qui n'ont que des buts financiers. Mais quand ils épuisent
un filon, ils doivent toujours en trouver un nouveau ; et la nouveauté
ne vient jamais d'eux mais des artistes ou courants minoritaires.
Ça a toujours été la même histoire. Personne ne sait ce qui va
se passer l'année prochaine et ce que le public va aimer. C'est
toute la beauté du monde : tout change tout le temps.
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