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Venant de Prague, où il a enregistré avec le fidèle Angelo
Badalamenti la bande originale de son nouveau film en cours de
finition Mulholland Drive, et avant de repartir monter
et sonoriser les dernières séquences chez lui, à Los Angeles,
David Lynch était de passage à Paris. Il a accordé en exclusivité
à Libération un long entretien, acceptant notamment de lever un
bout du voile sur cet opus 2001 qui s'annonce noir, sexuel, chaotique
et violent, dans la lignée de Lost Highway.
C'est un entretien un peu bizarre, puisque vous n'avez pas
de film à promouvoir...
Pas de film. Oui, c'est fantastique.
On aimerait quand même que vous parliez de Mulholland
Drive, en cours d'achèvement.
Ça a commencé par être un pilote pour une série télé. Beaucoup
de choses sont amorcées, sans être terminées, c'est ainsi que
vous ouvrez des pistes que vous pouvez prolonger; c'est quelque
chose de merveilleux, une histoire par épisodes peut contenir
tellement de choses, vous pouvez aller partout, c'est précisément
la nature d'un pilote que d'être sans fin. Mais, quand même, dans
le cahier des charges, on vous demande d'imaginer une fin, c'est
du moins l'expérience que j'avais eue de Twin Peaks, où,
parce que j'étais forcé de le faire, la fin a finalement déterminé
le reste de la série d'une manière considérable. Idem pour Mulholland
Drive. Le voyage a été aussi long que sur la route, réelle,
de Mulholland à Los Angeles: avec ses tournants, ses errances,
c'est une vaste, une longue route, une route mystérieuse, mais
tous les films sont ainsi. Ils veulent aller dans un certain sens
et on ne sait pas à l'avance les chemins qu'il faudra prendre
pour aboutir à leur forme finale
Pourquoi la chaîne ABC n'en a-t-elle pas voulu?
La télé a changé depuis Twin Peaks, je ne sais plus ce
qui est en jeu: ils regardent du côté des «tendances», des statistiques,
toutes sortes de chiffres. Les gens ne prennent plus de décision
comme pouvaient le faire les grands producteurs d'autrefois. La
peur les gouverne, ils n'utilisent plus leur intuition et il leur
est donc plus facile de dire «non» que «oui». Mais, pour moi,
c'est une bénédiction: le processus s'est enclenché, Canal + est
arrivé, et c'est une belle histoire - même si on a été dans le
brouillard pendant un certain temps. C'est presque terminé: je
rentre de Prague, où j'étais avec Angelo Badalamenti, et où nous
avons enregistré pendant quatre jours une musique fantastique,
avec soixante cordes, vingt cuivres. Un son gigantesque.
Avez-vous enregistré des effets sonores comme vous le faites
d'habitude?
Oui, nous avions là aussi nos tubes avec des micros glissés à
l'intérieur. J'aime le mélange de sons organiques et de manipulations
digitales. Mais, d'abord, on enregistre toujours l'orchestre «au
propre», sans effets spéciaux; ensuite, on ajoute des distorsions
sonores en introduisant les micros dans des tubes. Là, par exemple,
nous avons utilisé un énorme récipient de verre, créant une résonance
incroyable. Mais tout peut être manipulé en studio, c'est un projet
expérimental en continu.
Avec quels acteurs avez-vous travaillé?
La plus grande partie du casting est constituée d'inconnus. On
a eu beaucoup de chance, ils ont un bon feeling. Ce n'est pas
du tout pareil de voir un film où c'est Harrison Ford qui est
sur la route.
On peut commencer avec Naomi Watts. Naomi vient d'Australie,
elle est blonde, elle est brillante, adorable, une grande actrice.
Hmm... Laura Herring, une brune, extrêmement belle et sensuelle.
Ce sont les actrices principales. Et puis il y a un acteur de
New York, Justin Theroux, et aussi Ann Miller, la partenaire de
Fred Astaire dans Easter Parade. Beaucoup de seconds rôles,
des gens qui vont et viennent. Par exemple, la chanteuse Rebecca
del Rio. Son agent nous avait contactés, elle est passée nous
voir à l'heure du petit déjeuner, elle s'est installée dans le
studio et a chanté a capella, en espagnol, Crying,
une chanson de Roy Orbison. Je lui ai demandé d'être dans le film,
elle chante exactement la même chose.
Pour le moment, quelle est la durée du film?
Cinq heures environ (rires). Non, mais plus de deux heures.
Sans tout dévoiler, de quoi parlera Mulholland Drive?
Il s'agit du rêve de Hollywood, l'un de ses aspects du moins.
Tant de gens rêvent de Hollywood. En fait, peu importe qu'ils
ne s'y rendent pas réellement, restent les rêves et les espoirs.
Il s'agit aussi d'une relation entre deux filles différentes.
Et d'un polar, avec des virages intéressants. Comme sur la route
de Mulholland...
Pourquoi cette obsession routière?
Je n'en connais pas toutes les raisons. Comme disait Chet Baker,
«let's get lost» («perdons-nous», «cassons- nous»). Une
route permet d'aller vers l'inconnu. Nous allons de l'avant, et
en même temps nous charrions notre passé, et en même temps nos
pensées nous éloignent de la route. Il devient difficile de différencier
ce qui est réel de ce qui ne l'est pas... Le film parlera de ça.
Le voyage, c'est aussi le modèle utilisé par Einstein pour
expliquer la relativité...
La relativité est une belle chose qui a à voir avec le temps.
Les films sont du temps, à travers les séquences qui les composent
ils se meuvent dans le temps. Les films sont, en ce sens, comme
de la musique.
Le cinéma, pour vous, serait un art de l'oreille plus que
de l'œil?
Non. Tout doit fonctionner ensemble. C'est pour cela que je dis
qu'un film n'est pas fini tant qu'il n'est pas fini. D'une façon
assez étrange, on doit imaginer ce qu'il pourrait être, mais on
n'en sait rien tant qu'il n'est pas achevé. On atteint au miracle
quand le tout dépasse la somme des parties; c'est la magie du
cinéma. Si l'on se focalise sur chaque élément pour les pousser
le plus loin possible, alors quand on les met ensemble on peut
obtenir cette magie. Le rythme, l'étalonnage des couleurs, c'est
si délicat qu'il faut que tout soit complètement poli, affiné,
fini, pour être sûr que le film fonctionne.
En fait, le contraire de la peinture, où l'on peut toujours
ajouter, voire retirer?
Mais vous pouvez le faire avec le film aussi, d'ailleurs l'ordinateur
permet de revenir en arrière. En peinture, si l'on veut défaire
quelque chose, il faut détruire; ce n'est que par la destruction
et l'expérimentation qu'on peut s'en sortir. Par exemple, en architecture,
Frank Lloyd Wright adorait quand sa maison brûlait - je crois
qu'elle a brûlé plusieurs fois -, parce que ça lui donnait l'occasion
de faire mieux. Les accidents du hasard permettent de s'engager
dans de nouvelles voies.
Vous semblez réfléchir beaucoup au spectateur, à la façon
dont il va recevoir le film?
Oui. On construit le film avec soi comme unique spectateur, en
même temps, on est tous les spectateurs, mais on ne peut pas se
leurrer complètement. Alors, on fait venir des gens dans la salle
où sont projetés les rushes, et cela peut devenir très douloureux.
Le spectateur est l'étape ultime du processus et il est un élément
critique, car le film travaille avec l'abstrait et le senti. Il
faut que le spectateur puisse s'immerger dans ce monde pour en
faire l'expérience de façon parfaite, ce qui voudrait dire, matériellement,
des écrans toujours plus grands, plus propres, sans aucun défaut
visuel ni sonore, comme une chambre noire qui envelopperait les
spectateurs...
N'y a-t-il pas une contradiction entre ce rêve moderne de
l'«œuvre d'art totale», où le spectateur s'immerge complètement,
et les formes interactives d'aujourd'hui, notamment sur l'Internet?
L'art a toujours été interactif: il y a la musique et l'auditeur,
c'est un cercle. Quand vous êtes devant une peinture ou un film,
c'est aussi un cercle: vous vous tenez devant, et alors la peinture
ou le film commencent à vous faire quelque chose, c'est un aller-retour,
un prêté pour un rendu. Lorsqu'on laisse les gens choisir la fin
d'un jeu ou d'une histoire, qu'on leur demande d'aller d'un côté
ou d'un autre, c'est marrant mais trop facile. Le sentiment d'avoir
le contrôle doit être inclus dans l'histoire, certes, mais aussi
ce quelque chose dont nous sentons que nous ne tenons pas à le
contrôler. Nous voulons êtres poussés vers l'inconnu et vers tout
ce qui ferme cette option.
Quid de votre site web davidlynch.com?
Il devrait être lancé en février ou mars prochains. J'ai onze
serveurs et une association avec Apple. Une compagnie française,
4D, nous aide pour le commerce en ligne. Tout cela est en cours
depuis plusieurs mois. C'est une nouvelle expérience. Par exemple,
un jour, je marchais dans mon arrière-cour, j'ai vu un essaim
d'abeilles, et avec ma caméra je l'ai filmé pendant des heures
pour en tirer un film de cinq minutes... J'espère finir deux séries
uniquement pour l'Internet, ainsi que des petits films, et puis,
aussi, le forum de discussion traditionnel, de même que le magasin
en ligne.
Et votre dessin animé annoncé sur Shockwave.com, Dumbland?
Ils m'ont demandé quarante-cinq minutes d'animation, et j'ai
fait quelque chose de très stupide, imbécile et cru; mais ça m'a
quand même demandé soixante heures de dessin. C'est prêt, Shockwave
est en train de régler des problèmes de droits et d'accès payant.
On vous a refusé une sculpture de vache dans une exposition...
Oui. Il y a une expo qui s'appelle la Cow Parade, 1 200
vaches exhibées à New York, dans des rues, à l'intérieur, etc.
Elles sont en fibre de verre, et c'est aux peintres de les colorier.
La mienne a été la seule à être refusée: ils étaient offensés
par ma vache (qu'il avait décapitée, charcutée et tatouée du
slogan «Eat your fear» ndlr).
Quelle forme d'art n'avez-vous pas pratiquée?
Oh, je ne suis pas vraiment musicien, bien que je m'y essaie.
Je n'ai jamais chanté, je ne sais pas du tout. Mais il y a un
truc qui m'intéresse prodigieusement, et qui est en train de prendre
forme, c'est la possibilité d'une manipulation, en temps réel,
de la voix. Pas seulement un artifice pour changer la tessiture,
mais quelque chose qui change la texture vocale. Imaginez que,
dans votre casque, vous revienne une voix méconnaissable, à laquelle
vous réagissez immédiatement... C'est beau, non? C'est un peu
dur pour l'identité, mais il y a beaucoup de choses, aujourd'hui,
qui sont dures pour l'identité.
On parle souvent de vos images ou de vos effets sonores, peu
de vos dialogues.
Tout fonctionne de la même façon dans mes films, y compris les
dialogues. Ce sont des mots, et les mots sont deux choses à la
fois: un sens et du son en interaction. On commence par des répétitions,
je suis là et les acteurs sont à des kilomètres. Ce n'est pas
pour moi mais pour l'histoire qu'il faut se mettre sur la même
longueur d'onde. Alors, on parle, on s'approche. Et puis on fait
une seconde répétition. Et l'on parle, et ça continue ainsi, jusqu'à
ce que ça fasse tilt dans les têtes et qu'on se trouve ensemble.
Vous qui avez une formation de peintre, vous semblez plus
du côté de Jackson Pollock que d'Edward Hopper, auquel vous vous
référez pourtant. En d'autres termes, vos films ont plus à voir
avec le mythe qu'avec la description sociale, politique ou même
esthétique, de l'Amérique.
Il y a toujours plus que ce qu'on voit. Le cinéma peut parler
d'abstractions, mieux encore que la musique, parce qu'il a tout
pouvoir pour le faire, pour ouvrir à l'esprit les portes de l'abstraction.
Même si, aujourd'hui, les films sont du pur spectacle et que c'est
bien triste. Pourtant, on peut avoir en même temps de la poésie
et du polar.
Est-ce pour cela que vos films sont indatables, qu'ils renvoient
à un monde des années 50 et d'aujourd'hui? Comme le mythe, hors
du temps?
Je ne sais pas pourquoi certains films voyagent mieux dans le
temps que d'autres. Pour moi, il est nécessaire qu'ils soient
ancrés dans une situation, qu'ils aient lieu. Si vous prenez Twin
Peaks et que vous en déplaciez la situation à New York, évidemment
ce sera absurde, mais il n'y aura absolument pas les mêmes sensations
en jeu. Un sentiment du lieu et une ambiance, un esprit des lieux,
sont essentiels; et également leur effet sur les personnages:
on n'a qu'à écouter ces choses, sentir cette humeur, qui dictent
votre conduite. C'est essentiel.
On vous demande souvent d'interpréter le sens de vos films,
or vous ne pouvez vous y résoudre...
Un jour, j'ai demandé à un psychiatre si une thérapie pouvait
affecter ma créativité, il m'a dit: «David, pour être honnête,
je dois vous dire que oui, peut-être.» Je lui ai serré la
main et je suis parti. Je ne sais pas ce qui est réel, ce qui
ne l'est pas, je procède par intuitions et je dis toujours que
chacun, confronté à l'abstraction, a droit à ses propres réponses.
Vous pouvez aimer un livre sans percer les intentions de l'auteur,
l'important, c'est qu'il vous fasse rêver. Le film est un langage
pour exprimer des choses qu'on ne peut pas dire, qu'on ne connaît
pas. C'est quelque chose qui est en grand danger de se perdre
aujourd'hui, on fait des films qui laissent de moins en moins
d'espace au songe. Ils sont montés en épingle pour une ou deux
semaines avant d'être engloutis et oubliés : cela ne suffit pas
à contenir tous les rêves de cinéma.
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