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Encore un Auteur qui survient là où on ne 1'attendait pas, qui
prend le risque de la métamorphose au lieu de jouer la carte de
la seule reconnaissance. Sous son titre original programmatique,
on découvre le film le plus expérimental de David Lynch, expérimental
par rapport au système de représentation qu'il a déployé, d'Eraserhead
à Lost highway.
Il ne s'agit pourtant pas de nostalgie cinéphilique ou de passéisme
formel. En s'emparant de cette Histoire vraie, Lynch n'a
pas voulu en profiter pour loucher sur Ford, Capra ou McCarey.
Approfondissement n'est pas synonyme de reniement, c'est même
tout le contraire. Après l'aboutissement explosif qu'était Lost
highway, Lynch avait sans doute besoin de mettre de côté les
tourments cérébraux pour revenir à la contemplation acérée du
paysage américain et de ses si curieux indigènes. C'est toujours
le thème de l'idée fixe, mais cette fois-ci inscrite à vue le
long de la route, au fond des jardins, aux coins du plus petit
carrefour.
La folie est là, contenue tout entière dans l'anecdote de ce
vieillard qui a fait des centaines de kilomètres en tondeuse à
gazon pour retrouver son frère, victime d'une attaque, auquel
il n'avait plus adressé la parole depuis dix ans. Alors pourquoi
en rajouter ? L'effet se suffit à lui-même, à la fois dément et
surgi du quotidien le plus banal, donc complètement lynchien.
De la pelouse bien verte et un peu trop paisible à la drôle de
machine à avancer, en passant par le surgissement de cyclistes
bariolés, d'une automobiliste qui attire les cerfs ou d'une fugueuse
qui culpabilise grave, on aura reconnu Blue velvet, Dune
et Sailor et Lula. D'autant que le film pourrait commencer
à Twin Peaks, là où l'étrangeté est si partout présente
que plus personne ne la remarque. Sauf Lynch, poète du réalisme
fantastique et observateur chevronné des us et coutumes d'une
Amérique blanche de peur, de rage ou de néant.
Ni réactionnaire braqué sur le "retour aux vraies valeurs" ni
porteur d'un humanisme angélique, Un Histoire vraie est
d'abord un sublime éloge de la lenteur qui dure, de l'incident
minimal, du silence qui s'écoute et du ressassement à l'infini.
Très peuplé, le film est pourtant centré sur un seul personnage;
absolument non événementiel, il s'y déroule pourtant une foule
de choses. Et sa totale réussite reside dans le contraste qu'il
développe entre une vie remplie à ras bord de tristesses ou de
remords et le vide à perte de vue dans lequel s'inscrit cette
conscience malheureuse qui s'est soudain animée.
A la fois radicalement conceptuel et d'un matérialisme élémentaire,
immobile et mouvementé, digressif et linéaire, le film se paie
le luxe de faire d'un voyage de réconciliation une charge drolatique
contre l'idée même de spectaculaire. Un plan-séquence d'une fixité
absolue suffit à dire la guerre, et le mot de la fin est merveilleux
de vacuité tranquille et fière d'elle-même. Une Histoire vraie
ou l'épure cosmique, le tout sur le rien, le rien sur le tout.
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