| |
Avant les rosiers de Blue velvet, les montagnes de Twin Peaks
ou la virée de Sailor et Lula, David Lynch avait accouché d'Eraserhead,
son bébé de celluloïd le plus monstrueux - qui renaît cet
été. Un enfantement dans la douleur, cinq années de travail aboutissant
à son film le plus radical : une plongée oppressante dans les
sombres profondeurs de son inconscient.
Voir ou ne pas voir.
Dans les dernières semaines de l'année 1977, on commençait à
voir déambuler dans les rues de Greenwich Village des passants
arborant un badge mystérieux. Le macaron proclamait juste un laconique
"I saw it" sans plus d'explications. Qu'avaient donc bien pu voir
ces quidams ? Le yéti ? Elvis Presley au McDonald du coin ? Le
fantôme de Kennedy? Dieu lui-même hélant un taxi jaune ? Johnny
Rotten ? Non, il s'agissait simplement d'un petit film indépendant,
le premier long métrage d'un réalisateur inconnu, David Lynch.
"Lors des premières projections, la plupart des gens étaient
révulsés. J'ai eu des critiques terribles, c'était un désastre.
Heureusement pour moi, quelques rares personnes ont aimé Eraserhead.
Notamment le distributeur new-yorkais Ben Barenboltz. Grâce à
lui, lefilm a trouvé une salle où il était projeté à la séance
de minuit. Sans publicité, en restant longtemps à l'affiche et
en construisant sa réputation sur le bouche à oreille,, le film
s'est trouvé un public. Eraserhead est devenu un succès
sans publicité, sans promotion, sans hype, grâce à des gens qui
n'ont pas écouté les critiques mais leurs amis. C'est magnifique
d'obtenir le succès naturellement, sur la longueur. Malheureusement,
cette tradition des séances de minuit est en train de disparaître.
Maintenant, un film doit trouver son public dès la première semaine
d'exploitation, sinon il est foutu." Le premier film de Lynch
allait ainsi rester à l'aitiche du Waverly Cinema de Bleecker
Street pendant quatre années d'affilée. Comme le suggérait laconiquement
le badge, Eraserhead fait partie de ces films qui divisent
les gens en deux camps bien distincts: ceux qui l'ont vu et les
autres. On sort de la vision de ce cauchemar surréaliste extrêmement
révulsé ou extrêmement entiché ou bien encore extrêmement interloqué
: mais impossible de rester tiède ou indifférent. Comme un séjour
en prison, un dépucelage, une première écoute du Velvet ou des
Smiths, la vision d'Eraserhead est une expérience mémorable,
de celles qui amènent à réviser ses propres critères de jugement,
à rebattre les cartes de son fragile château esthétique. Eraserhead
ne ressemblant à rien de connu (si ce n'est les futurs films de
Lynch), il y a bien, pour ceux qui l'ont visité, un "avant" et
un "après".
Philadelphia story.
Eraserhead vient de nulle part - en tout cas pas de l'histoire
du cinéma. David Lynch a grandi dans les petites communautés rurales
du Montana, de I'ldaho et de la Caroline, les équivalents de Lumberton
ou de Twin Peaks. Sa culture de base est celle de tout gosse américain
: BD, télévision, films populaires et hamburgers. En matière de
cinéphilie, il est clair que Lynch n'a pas vécu à Paris, entre
Action Christine, Cinémathèque et Cahiers du cinéma. De
son enfance, il ne retient pas de films marquants, mais les insectes
qui grouillaient dans le jardin ou la résine noirâtre qui suintait
des troncs d'arbres. Pour lui, le grand choc culturel sera d'étudier
aux beaux-arts de Philadelphie. Il y découvre la peinture, les
arts plastiques, un discours esthétique et ce qu'on appelle un
"environnement culturel". En matière de cinéphilie, il se découvre
trois cinéastes de prédilection : Bergman, Fellini et Kubrick.
Pourtant, ses premiers courts métrages ont plus à voir avec l'animation,
le collage et les arts plastiques qu'avec le cinéma. Mais par-dessus
tout, le petit plouc des forêts du Montana découvre l'enfer de
la vie en ville, particulièrement dans l'atelier où il habite,
en pleine zone industrielle. Agressions, rues mal éclairées et
désertes, paranoïa deviennent son lot quotidien. "Mon
influence essentielle ne venait pas du cinéma, de la littérature
ou des arts plastiques : c'était Philadelphie, Pennsylvanie. Eraserhead
est mon Philadelphia story (Indiscrétions, célèbre
comédie de Cukor avec Grant, Stewart et Hepburn, qui n'a quand
même pas grand chose à voir avec le film de Lynch). J'ai vécu
quelques années à Philadelphie et l'idée du projet Eraserhead
est née de cette expérience." Don't acte Eraserhead
vient quand même de quelque part.
La vie de cinéaste indépendant est un long fleuve tranquille.
David Lynch quitte Philadelphie pour Los Angeles où il étudie
le cinéma à l'AFI (American Film Institute). En 72, il envisage
d'utiliser sa bourse de fin d'études pour réaliser son premier
long métrage, Eraserhead. Mais échaudé par des expériences
peu concluantes, l'AFI ne l'autorise pas à dépasser les quarante-deux
minutes. Lynch accepte et prévoit un tournage de six semaines,
prévision qui s'avérera légèrement à côté de la plaque. "Le
tournage a pris cinq ans, essentiellement pour des raisons financières.
Nous n'étions en tout et pour tout que cinq ou six personnes sur
ce film. Nous devions tout faire nous-mêmes. Moi, j'ai mis la
main à la pâte pour certains décors ou effets spéciaux. Dans ces
conditions, tout prend plus de temps." Hors les cinq comédiens,
l'équipe du film est réduite à sa plus simple expression et pendant
cinq ans, ces quelques fous furieux abattent le boulot habituel
de quarante personnes : Herbert Cardwell puis Frederick Elmes
(chef op de Meurtre d'un bookmaker chinois) se succèdent
à la photo, Doreen Small est directrice de production et accessoiriste,
Alan Splet est ingénieur du son et monteur, Catherine Coulson
- épouse de l'acteur interprétant le rôle principal, Jack Nance,
et future "femme à la bûche"- est assistante à tout faire, coiffeuse,
scripte, cuisinière, etc. David Lynch est l'homme à tout faire
qui dirige toute cette petite ruche. Il écrit et réécrit le scénario,
deale avec les gens de l'AFI, dirige les acteurs, construit les
décors, dessine les storyboards, règle la mise en scène, choisit
la musique, crée les effets spéciaux ; après le tournage, c'est
encore lui qui supervisera le montage et le mixage. Lynch est
un obsessionnel, un perfectionniste qui ne laisse rien au hasard.
"Chaque élément d'un film doit être aussi bon et travaillé
que possible. Il ne faut négliger aucun aspect d'un film afin
qu'il soit clair et compréhensible, du moins sur le plan intuitif.
Tout est fondamental : chaque morceau de dialogue, chaque détail
de l'éclairage, chaque costume, chaque décor chaque mouvement
d'acteur ou de caméra, chaque morceau de musique, chaque son...
Tout doit être soigné de façon à ce que l'ensemble final soit
réussi - ou raté. Il faut aussi se laisser aller aux expérimentations,
se fier à son intuition. Quand un film est terminé, on doit le
sentir de tout son corps." La grande chance de Lynch est l'AFI.
Non seulement ces gens lui foutent une paix qui rendrait fou n'importe
quel producteur, mais ils lui fournissent en sus des locaux gratuits
et permanents. L'AFI est localisée dans une grande et vieille
demeure hollywoodienne: on permet à Lynch d'utiliser les anciens
communs, bâtiments des domestiques qui ne servent plus. Il dispose
ainsi d'un véritable mini-studio, trois pièces dans lesquelles
sera tourné l'essentiel du film. Pendant un an, l'AFI fait confiance
à Lynch et à son équipe, lui fournissant argent, pellicule et
matériel. Lynch incorpore au fur et à mesure de nouvelles idées.
"Mon script originel ne faisait qu'une vingtaine de pages.
Eraserhead est un film abstrait, une sorte de rêve : il ne faut
pas perdre de vue qu'il s'est fait de manière intuitive et non
pas intellectuelle. C'est un film qui a changé et grandi au fur
et à mesure de sa conception et de sa fabrication." Tout de
même, au bout d'un moment, l'AFI commence à sentir comme une odeur
de pâté. Pour un moyen métrage, le tournage semble rudement long.
En outre, la seule fois où Lynch ose montrer une scène du film
(le repas chez les beaux-parents), il se fait traiter de cinglé
par un producteur furibard. Pas complètement fou, Lynch refuse
dès lors de montrer les rushes, il préfere présenter son film
terminé. Quand l'AFI décide de couper les vivres, l'auteur de
Blue velvet en est réduit aux expédients. "Nous n'avions
pas d'argent, le tournage a été interrompu plusieurs fois. Dans
ces moments-là, je devais repartir à zéro, convaincre des gens,
trouver des fonds nouveaux pour redémarrer. Le tournage avançait
ainsi, cahin-caha, une scène tournée, quelques semaines d'interruption,
une autre scène tournée, etc. A un moment, je vendais le Wall
Street journal la nuit pour subsister et continuer." Lynch
sacrifie tout à son film : sa femme, son logis, ses heures de
sommeil. Il campe en cachette sur le plateau de tournage. Finalement,
grâce au concours financier de parents et amis, grâce à George
Stevens Jr qui obtient des crédits de labos, grâce à l'ingéniosité
technique de Lynch (maquettes, animation, image par image), le
tournage finit par être bouclé. Lynch et Alan Splet travaillent
encore quelques mois sur le montage et le peaufinage de la bande-son.
Ils veulent terminer le film à temps pour le Festival de Cannes
76, mais en loupent les émissaires à quelques jours près. La première
mondiale publique a finalement lieu le 19 mars 77 au Filmex, le
festival de Los Angeles.
Parle à mon signifiant, mon signifié est malade.
Tout spectateur qui sort d'une projection d'Eraserhead
cherche évidemment le sens, la signification profonde de cet objet
monstrueux et passablement remuant, Un premier réflexe consiste
à ne voir là qu'un travail formaliste creux, voire une bonne blague
de potache. Ce que Lynch récuse avec véhémence : "Absolument
pas ! Ce film n'est pas une mauvaise blague, il n'y a dedans aucune
intention ironique. Je l'ai fait avec le plus grand sérieux, ça
a pris cinq années de ma vie. Le cinéma était un rêve. J'ai vécu
dans un rêve pendant cinq ans." On pourrait aussi se
dire qu'Eraserhead n'est que le dernier artefact d'une
tradition bien américaine, l'esthétique trashy. Lynch, petit punk,
un Sid Vicious de la caméra, un bricoleur superficiel ne poursuivant
qu'un but : choquer le bourgeois et faire parler de lui ? Après
la projection du Filmex, le journal Variety parlait "d'un écoeurant
exercice de mauvais goût, d'un film ayant des qualités techniques
mais dépourvu de substance et de subtilité". Là encore, mauvaise
pioche. "Je n'avais aucune volonté consciente de choquer.
Entreprendre un film avec l'idée de faire réagir le public d'une
certaine façon, c'est mettre la charrue avant les boeufs. Il faut
faire les films de façon honnête par rapport à soi, ne prendre
les décisions de mise en scène qu'en fonction de son propre instinct.
Il faut éliminer les idées qui ne fonctionnent pas et développer
celles qui marchent, sans se préoccuper de ce que pensera lepublic.
Si on essaye de le manipuler ou de lui faire plaisir à l'avance,
vos films ne représenteront jamais ce que vous ressentez au fond
de vous-même. C'est une mauvaise approche du métier de cinéaste.
En cela, je me différencie fondamentalement d'un Hitchcock, qui
manipulait son public. J'aime beaucoup Hitchcock, notamment Fenêtre
sur cour, qui me fait rêver, qui s'aventure dans des zones bizarres,
qui contient des choses qui ne peuvent être expliquées par les
mots. Mais nos approches de la mise en scène divergent radicalement."
En fait, plus on parle avec David Lynch, plus on se rend compte
qu'il est loin d'une certaine image de manipulateur arty, de hipster
malin, de cinéaste un peu fumeux dont l'univers se limiterait
à un formalisme design ou à une griffe bizarroïde. Lynch est très
différent d'un Hitchcock auquel on le compare souvent, mais aussi
d'un John Waters. Le cinéaste de Baltimore observe le mauvais
goût banlieusard avec un humour potache, une distance d'esthète.
Chez Lynch, c'est plus grave, plus profond, plus troublant. L'ancien
scout de Missoula ne plaisante qu'à moitié, ses obsessions ne
sont pas celles d'un esthète, elles viennent des recoins les plus
sombres de son inconscient, elles ont pris racine dans sa plus
lointaine enfance. Lynch est fait du même bois que les Roy Orbison
ou Chris Isaak, ces chanteurs qu'il admire et qui ornent ses bandes-son
: des p'tits gars de la cambrousse. Ils sont devenus saltimbanques,
ils ont une sensibilité artistique au-dessus de la moyenne certes,
mais ils sont enracinés dans les valeurs simples de l'Amérique
profonde ; l'innocence ontologique des petites gens leur colle
aux semelles. En clair, Lynch n'est ni l'intellectuel David Cronenberg,
ni le New-Yorkais Woody Allen. Ce qui rend le contenu d'Eraserhead
d'autant plus intéressant et insaisissable. "Mon film brasse
un grand nombre de choses. Mais quand un film est si abstrait,
si intuitif on n'a pas tellement envie de l'expliquer. Certaines
choses sortent de moi, certaines choses y apparaissent. On peut
direque c'est un film sur la famille, l'angoisse de la paternité,
la phobie du corps humain, que c'est peut-être lié à mes propres
angoisses. C'est un film très simple, fauché et petit, mais il
a plein de significations. C'est un film abstrait, chacun peut
y lire ce qu'il veut. Moi-même, j'avais ma propre idée en commençant
ce film. Mais au fur et à mesure du tournage, j'ai découvert des
significations nouvelles. je l'ai revu deux ans après l'avoir
achevé et j'y ai découvert des éléments, des niveaux de sens que
je n'avais pas décelés avant. Si je le vois dans cinq ans, je
suis sûr d'y trouver encore de nouvelles choses." On comprend
ses réticences à analyser. Voilà un cinéaste qui croit profondément
à l'intuition, à la magie des rêves, aux mystères de la vie et
de l'univers. Expliquer romprait le charme. Les critiques et les
spectateurs ont donc toute latitude d'interprétation. Gérard Lenne
voyait dans Eraserhead une parabole biblique, le triangle
père-bébé-homme de la planète prenant la place de la sacro-sainte
trilogie. Michel Chion perçoit dans les Films de Lynch une réflexion
sur l'impossibilité de la mort: dans le Lynchland - et particulièrement
dans Eraserhead -, les cadavres ne sont pas enterrés mais
finissent vivants dans un monde parallèle. Film plutôt intuitif
que réfléchi, Eraserhead broie le noir de quelques angoisses
très humaines : peur de la paternité non désirée, phobie du corps
et de ses sécrétions, trouille de la prison familiale, sexe flippant.
Le critique américain George Godwin développait cette piste de
la phobie sexuelle en expliquant que le bébé monstrueux figurait
le pénis du père, un pénis individualisé échappant à son contrôle.
A la fin, en crevant le bébé, le père s'autocastrait définitivement.
Par ailleurs, contrairement à ce qu'affirme Lynch, on notera une
piste provenant de Kubrick, plus précisément de 2001, l'odyssée
de l'espace : cette façon d'inscrire le destin de l'homme
dans sa dimension cosmique, métaphysique. Quand le père étripe
le bébé, il rompt la chaîne de la procréation et fait exploser
la planète, scène qui fait écho au foetus planète kubrickien.
Mais pourquoi cette obsession pour le difforme, le liquide, l'organique
? "Difficile d'entrer dans ce genre d'explications. Les gens
ont tous des fascinations, des obsessionspour diverses choses
: c'est ce qui fait tourner le monde. Il se trouve que j'aime
tous les phénomènes organiques : le feu, la fumée, la chair, les
liquides, les rêves. J'aime aussi les usines, les situations désespérées,
l'amour au milieu du désespoir... j'aime tout cela sans nécessairement
le comprendre, sans comprendre pourquoi ça me fascine. Chacun
vient sur terre avec sa propre valise de sentiments et il faut
bien les exprimer. Beaucoup disent que faire des films équivaut
à une psychanalyse : je dis non, bobard. On est obsédé ou amoureux
de certaines idées et on essaye de les appliquer par le cinéma.
C'est ce qui nous fait lever le matin et nous occupe pendant lajournée."
Sans doute ne faut-il pas chercher trop d'explications et se laisser
transporter docilement. Eraserhead s'adresse aux sens plutôt
qu'au sens.
Si tu savais l'effet qu'tu m'fais.
Les effets spéciaux les plus réalistes, les plus inquiétants,
les plus mystérieux et les plus bricolés de l'histoire du cinéma
: voilà un film qui fout vraiment les jetons. Comment les poulets
rôtis se mettent-ils à danser ? D'où vient le liquide noirâtre
qui s'en échappe ? Quelle est cette substance qui dégouline du
bébé éventré : du plâtre frais ? de la neige carbonique ? de la
purée de céleri ? Et le joli nourrisson aux joues roses : un lapin
écorché ? un foetus de mouton ? une carpe géante ? Lynch se refuse
à rompre l'omerta et s'énerve carrément. "Aujourd'hui,
il y a une vogue des "making of" (reportage sur le tournage)
: ça me désole complètement. Comme si les magiciens se mettaient
à dévoiler tous leurs secrets, à expliquer les mécanismes de leurs
numéros. C'est complètement absurde, une vaste blague ! C'est
même une blague malsaine : personne ne devrait se préoccuper des
coulisses du cinéma, des arrière-cuisines d'un film. Ça casse
toute la magie du cinéma, ça brise le rêve !" De toute façon,
le plus grand "effet spécial" du film, c'est celui qu'il fait
au spectateur. Au delà de son look, une donnée fondamentale contribue
à faire d'Eraserhead un film unique : sa bande-son. Orson
Welles disait qu'un bon film devait pouvoir être suivi les yeux
fermés. Une boutade très sérieuse qui fait prendre conscience
que 90 % des films ne travaillent pas le son : ils se contentent
d'enregistrer clairement les dialogues des personnages principaux
et de renforcer certains moments dramatiques par une musique appropriée.
Lynch fait partie des 10 % restants, la race des Welles, Godard
et autres Tati. Pour lui, le son constitue une matière, un univers
global qui doit être travaillé sous toutes ses coutures : la musique,
mais aussi les dialogues, les voix, les accents, les bruits de
fond... Lynch lui-même possède une voix reconnaissable entre mille,
nasillarde, avec ce phrasé lent, poli et vaguement inquiétant
des smalltowns guys. Dans Eraserhead, on entend une rumeur
d'usine permanente ; la diction des comédiens est hors normes
: bribes de dialogues, cris et chuchotements, conversations parcimonieuses,
parler traînant; la Dame du radiateur est constamment accompagnée
d'un orgue de music-hall nostalgique... Cette matière orale contribue
largement à faire entrer le spectateur dans le film - voire même
à faire entrer le film dans le spectateur. Ici, la mise en son
est une partie déterminante et obligatoire de la mise en scène.
"Les sons et la musique sont des choses tellement abstraites.
Cette abstraction me plaît. C'est pour cela qu'ils sont fondamentauxpour
moi. Quand vous écoutez de la musique ou de la matière sonore,
cela ouvre tout un monde à l'intérieur de vous-même, un monde
que l'on ne peut décrire avec des mots. Le cinéma est aussi capable
de ce genre d'abstraction, de monde purement sensoriel."
De l'inutilité de la critique.
Premier film de Lynch, Eraserhead s'affirme coup de maître
au sens où c'est un film déjà totalement lynchien, qui pose tous
les thèmes, toutes les obsessions, toutes les figures chères au
cinéaste. La vision tordue de la cellule familiale annonce celles
de Blue velvet ou de Twin Peaks ; la Dame du radiateur
est une cousine du nain du Monde Noir; les humeurs corporelles
préfigurent celles de Dune ; le bébé répugnant dont on
découvre le gros coeur battant va enfanter le motif central de
Elephant man, thème que Bo Diddley résumait par la formule
"You can't judge a book just by looking at the cover" (On ne juge
pas les gens à leur apparence)... Eraserhead contient tous
les futurs films de Lynch, si bien que le cinéaste n'est jamais
arrivé à surpasser un tel radicalisme, une telle force et un tel
mystère créatif. "C'est le film le meilleur et le plus radical
possible (rires) ... Nous avions une liberté absolue queje n'ai
jamais retrouvée depuis. Et je me demande si cela se reproduira
: nous n'avions rien à perdre, personne ne nous embêtait, nous
avons fait ce film totalement à l'intuition. Cet ensemble de conditions
est plus facile à réunir quand on est débutant. J'ai bénéficié
de beaucoup de liberté sur Blue velvet ou Sailor et
Lula, mais ces histoires étaient quand même moins abstraites.
Avec une histoire linéaire, on a plus de chances d'avoir un public
qui veut bien rester assis deux heures dans le noir, mais cela
oblige à abandonner quelques rêves profonds et magnifiques. A
Hollywood, avant qu'on ne vous autorise à tourner un film, il
faut qu'il existe sur papier, il faut un scénario béton. Et si
on en dévie, les gens de pouvoir s'énervent après vous. Avant
de vous laisser entreprendre un projet, les gens d'Hollywood veulent
comprendre dans quoi vous vous lancez: cela élimine d'office de
nombreux projets abstraits magnifiques. J'ai eu la chance qu'Eraserhead
ne passe pas par ces fourches caudines-là. Cela dit, je peux vous
affirmer queje ne ferai jamais de ma vie un film 100 % concret,
réaliste et dépourvu de part de rêve. Je crois aux bonnes histoires,
mais je pense aussi qu'il faut ouvrir des brèches dans les histoires
pour permettre aux gens de rêver, de se laisser emporter."
Eraserhead est le film qui synthétise toutes les aspirations
artistiques du cinéaste, celui qui ressemble le mieux à son idée
du rôle, du statut et de la nature d'une oeuvre d'art. "La
clé d'une bonne oeuvre d'art est d'être inexplicable. Un peintre
peut faire des tableaux magnifiques et être incapable de les analyser,
de les expliquer avec des mots. Le cinéma n'est pas basé sur les
mots. A Hollywood, ce n'est basé que sur ces satanés mots ! Mais
le cinéma est un médium très puissant, il peut dire des choses
impossibles à formuler avec des mots. Tout le monde réclame des
explications verbales : c'est ridicule, on se limite avec des
mots ! Un grand film de cinéma échappe aux explications des critiques."
'Bien sûr, il fallait peut-être commencer ici. Si Lynch a raison,
tout cet article, tout travail d'exégèse sont absolument vains.
Il faudrait alors oublier ce qui précède et courir expérimenter
Eraserhead. Mais attention ! Pour reprendre une juste formule
de Michel Chion, c'est un film "dont on ne revient pas".
|