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  Les Inrockuptibles - Mulholland Drive : Cannes 2001  
 
 

 

Mulholland Drive : Cannes 2001, par Serge Kaganski

Critique parue dans Les Inrockuptibles, numéro 291, du 22 au 28 mai 2001.

 

Waow ! Qu'est?ce que c'est que ce truc! ? ! Un croisement dément entre La Quatrième dimension et En Quatrième vitesse ? Une version du Magicien d'Oz sous acide et cocaïne ? Sunset Boulevard revu par l'érotisme troublant d'Hitchcock ? Les Femmes préfèrent les blondes ? Blue velvet + Twin Peaks + Lost Highway à la puissance 3 ? A l'heure où ces lignes sont écrites, c'est en tout cas le plus beau choc du Festival, et si Sailor & Lula avait en son temps décroché la Palme d'or, Mulholland Drive mérite alors une Palme de platine.

Comment résumer une histoire pas racontable, décrire la puissance de mystère des plans inventés ici par Lynch, et faire passer par les mots l'insondable érotisme de ses cadrages, la fluidité sensuelle de ses enchaînements ou la brutalité cut de ses changements de mood ? Tout commence par un twist, tableau fifties dont les couleurs chatoyantes sont mêlées à des ombres chinoises, plan Technicolor soudain contaminé par un nuage blanc qui envahit le cadre comme une tumeur. Puis une limousine glisse dans la nuit soyeuse d'Hollywood, sur Mulholland Drive, ce boulevard des nantis qui serpente au sommet des collines. Crash! De l'accident, une plantureuse brune, croisement de Jane Russell et de Rita Hayworth, s'extrait en rampant. Elle se réfugie dans l'appartement de Betty, une blonde de l'Ontario, innocente et fraîche, qui débarque à Hollywood pour essayer de devenir movie-star. Parallèlement, un tournage de film est interrompu suite à un conflit entre le jeune réalisateur branché et les producteurs sur le choix de l'actrice principale. Et puis, il y a ce client de la cafétéria Winkie qui fait un cauchemar épouvantable...

Mulholland Drive devait être au départ une série en la transformant contre son gré en film, David Lynch assume pleinement sa nature feuilletonesque originelle en multipliant les personnages et les intrigues parallèles (qui finiront toutes par se croiser). Son abondance fictionnelle est l'un des bonheurs du film. Mais ce qui frappe audelà de cette profusion scénaristique, c'est la quasi-perfection de tous les ingrédients. Chaque scène, qu'elle soit mystérieuse, comique ou inquiétante, est dramatiquement chargée, chaque plan induit de la tension, du désir et du suspens, soit parce que la caméra flotte légèrement autour des visages, soit qu'elle progresse par des travellings avant qui suscitent le suspens, soit parce que la situation est étrange - sans oublier les effets sonores, comme toujours cruciaux chez Lynch.

Sans raconter le film en détail, on peut juste dire que son tapis scénaristique se déchire à plusieurs reprises, que le film change plusieurs fois de dimension et les personnages d'identité, passant du cauchemar à la réalité sans que l'on puisse déterminer avec certitude où l'on est. On peut entrer dans Mulholland Drive par de multiples passages. Par exemple, que signifie la présence récurrente de prolos et de SDF dans le paysage du film ? Et quel est le sens de ce terrifiant couple de retraités ? Lynch ferait-il allusion aux titulaires des fonds de pension qui gouvernent anonymement le monde ? Mulholland Drive serait-il aussi un film politique à sa façon tordue et allusive ? Les lectures sont ici multiples.

Film sur les différentes strates de rêves et les zones reculées de l'inconscient, film freudien d'un cinéaste qui ne l'est pas du tout, Mulholland Drive est par-dessus tout une rêverie parfois cauchemardesque sur le cinéma - et plus précisément sur Hollywood en tant que concept, machine à rêves, astre solaire et trou noir des songes humains de notre temps.

Hollywood infuse ce film par tous les pores : ce sont les splendides plans d'ensemble nocturnes et diurnes de la ville, c'est une géographie urbaine résumée par des inserts de panneaux emblématiques (Hollywood, Mulholland Drive, Sunset Boulevard), ce sont tous les genres hollywoodiens (thriller, western, sitcom, épouvante, fantastique social...) qui défilent sous l'oeil de Lynch, c'est un personnage secondaire comme la concierge Coco, qui pourrait être une Gloria Swanson qui a mal tourné, ce sont les passages représentant directement les coulisses du cinéma (réunion de power people, séance de casting, tournage en studio)... Et quand la blonde et simple Betty s'empare de la brune et glamour Rita, quand elle lui susurre des "Je t'aime" éperdus, c'est à une icône de la Cinémonde qu'elle s'adresse, c'est son rêve hollywoodien qu'elle caresse puis étreint...

Ce que le film montre de plus touchant, de plus cruel et de plus mystérieux sur Hollywood, c'est la façon dont l'usine à rêves fait tourner la tête des jeunes filles d'Amérique, comment toutes ces cousines et descendantes de Dorothy (l'héroïne du Magicien d'Oz) viennent folâtrer avec l'aveuglante lumière de la gloire et de l'argent jusqu'au risque de s'y brûler et de s'y détruire. Et c'est pour cette raison que l'image marquante de Mulholland Drive, sa scène originelle et centrale, ce sont ces visages irradiés qui ouvrent et ferment le film, ces ombres chinoises inversées qui flottent en surimpression sur les boulevards des rêves brisés.

 

 


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David Lynch





 
 
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