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Photographier les lieux de Mulholland Drive en deux jours,
c'est d'abord se confronter au double problème d'espace
et de temps, puisqu'il s'agit de pister des endroits disséminés
dans une ville vaste comme quatre fois Paris au rythme d'un inexorable
compte à rebours. Ainsi, le coffee-shop que l'on pensait
trouver sur Sunset Bvd, dans la zone géographique la plus
resserrée du film, se situe en réalité au
milieu d'un carrefour perdu d'El Segundo, dans un no man's land
suburbain à 30 kilomètres au sud de Hollywood.
Autre surprise, la difficulté d'accès à certains
lieux. Ainsi le club Silencio, dont l'extérieur a été
filmé dans une ruelle désaffectée de downtown,
une backstreet uniquement peuplée de chats errants, de
containers à ordures et de voitures de passage: il faut
montrer patte blanche et ruser, prendre les clichés en
loucedé, car un vigile obtus garde ce territoire sans qualité
comme s'il s'agissait du fronton de la Maison Blanche.
Idem devant la villa d'Adam Kesher (le cinéaste dans le
film), aussi difficile à approcher que Fort Knox. On sonne
une première fois, sans réponse, puis on sollicite
l'aide du "location manager" du film, qui nous
annonce des services tarifés. On décline et après
plusieurs coups de fil à l'agence de location ayant fourni
la maison, on est prêts à abandonner définitivement.
Et puis le lendemain matin, coup de fil de l'agence : "C'est
votre jour de chance ! Le propriétaire vous attend."
Nous voilà repartis vers la colline de Studio City, à
trois blocks d'Universal. Mais une fois encore, pas de réponse,
et on nous annonce au téléphone que nous pouvons
escalader les grilles et prendre les photos ! Forcer l'entrée
d'une villa sous caméra de surveillance, dans une ville
où tout piéton est un suspect, à proximité
de voisins potentiellement armés et encore plus méfiants
que d'habitude depuis le 11 septembre, c'est bon pour Tintin,
mais pas pour nous. Après une tentative par les broussailles
et un tête-à-tête avec un coyote, nous décidons
de nous en tenir à photogrphier l'entrée surprotégée
de la villa Kesher.
Ces petites avanies ont été largement pensées
par le ranch de Beachwood Canyon. Nous l'avons saisi à
peu près dans les mêmes conditions que dans le film,
à la nuit tombée, à la lueur chiche d'un
unique lampadaire (mais sans crâne de vache longhorn), et
une légère angoisse au ventre, celle de tomber sur
le Cowboy. Voir le ranch désert, sentir les chevaux renifler
dans l'obscurité et les entendre taper du sabot dans le
silence du canyon, à seulement quelques centaines de mètres
au-dessus des habitations et des premiers feux rouges, avait quelque
chose d'aussi délicieusement surréel que la scène
du film.
Mulholland Drive valait aussi le déplacement : nous y avons
copieusement usé nos pneus, tournant à petite vitesse
dans les lacets de cette route haut perchée entre le bassin
de Los Angeles et la vallée de San Fernando. Il nous manquait
certes les travellings soyeuxet les fondus enveloppants de Peter
Demming (le chef-opérateur du film), les nappes sonores
d'Angelo Badalamenti, mais en roulant sur cette artère
au crépuscule, on comprenait très bien le pouvoir
de fascination qu'elle exerce sur David Lynch au point d'avoir
déclenché en lui l'idée d'un film. Les villas
opulentes y côtoient des friches obscures, des sous-bois
mystérieux, des précipices à flanc de colline
: ici, on a le sentiment que tout peut arriver, surtout le pire.
Mulholland Drive est bien un lieu romanesque en diable, une artère
à double tranchant, celle du rêve hollywoodien et
celle du Mal, à la fois Capitole et roche Tarpéienne
des candidats au paradis en Technicolor.
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