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  Les Inrockuptibles - Le grand nulle part  
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Mulholland Drive : Le grand nulle part, par Serge Kaganski

Article paru dans Les Inrockuptibles, numéro 314, 20 au 26 novembre 2001.

 

 

Photographier les lieux de Mulholland Drive en deux jours, c'est d'abord se confronter au double problème d'espace et de temps, puisqu'il s'agit de pister des endroits disséminés dans une ville vaste comme quatre fois Paris au rythme d'un inexorable compte à rebours. Ainsi, le coffee-shop que l'on pensait trouver sur Sunset Bvd, dans la zone géographique la plus resserrée du film, se situe en réalité au milieu d'un carrefour perdu d'El Segundo, dans un no man's land suburbain à 30 kilomètres au sud de Hollywood.


Autre surprise, la difficulté d'accès à certains lieux. Ainsi le club Silencio, dont l'extérieur a été filmé dans une ruelle désaffectée de downtown, une backstreet uniquement peuplée de chats errants, de containers à ordures et de voitures de passage: il faut montrer patte blanche et ruser, prendre les clichés en loucedé, car un vigile obtus garde ce territoire sans qualité comme s'il s'agissait du fronton de la Maison Blanche.


Idem devant la villa d'Adam Kesher (le cinéaste dans le film), aussi difficile à approcher que Fort Knox. On sonne une première fois, sans réponse, puis on sollicite l'aide du "location manager" du film, qui nous annonce des services tarifés. On décline et après plusieurs coups de fil à l'agence de location ayant fourni la maison, on est prêts à abandonner définitivement. Et puis le lendemain matin, coup de fil de l'agence : "C'est votre jour de chance ! Le propriétaire vous attend." Nous voilà repartis vers la colline de Studio City, à trois blocks d'Universal. Mais une fois encore, pas de réponse, et on nous annonce au téléphone que nous pouvons escalader les grilles et prendre les photos ! Forcer l'entrée d'une villa sous caméra de surveillance, dans une ville où tout piéton est un suspect, à proximité de voisins potentiellement armés et encore plus méfiants que d'habitude depuis le 11 septembre, c'est bon pour Tintin, mais pas pour nous. Après une tentative par les broussailles et un tête-à-tête avec un coyote, nous décidons de nous en tenir à photogrphier l'entrée surprotégée de la villa Kesher.

Ces petites avanies ont été largement pensées par le ranch de Beachwood Canyon. Nous l'avons saisi à peu près dans les mêmes conditions que dans le film, à la nuit tombée, à la lueur chiche d'un unique lampadaire (mais sans crâne de vache longhorn), et une légère angoisse au ventre, celle de tomber sur le Cowboy. Voir le ranch désert, sentir les chevaux renifler dans l'obscurité et les entendre taper du sabot dans le silence du canyon, à seulement quelques centaines de mètres au-dessus des habitations et des premiers feux rouges, avait quelque chose d'aussi délicieusement surréel que la scène du film.


Mulholland Drive valait aussi le déplacement : nous y avons copieusement usé nos pneus, tournant à petite vitesse dans les lacets de cette route haut perchée entre le bassin de Los Angeles et la vallée de San Fernando. Il nous manquait certes les travellings soyeuxet les fondus enveloppants de Peter Demming (le chef-opérateur du film), les nappes sonores d'Angelo Badalamenti, mais en roulant sur cette artère au crépuscule, on comprenait très bien le pouvoir de fascination qu'elle exerce sur David Lynch au point d'avoir déclenché en lui l'idée d'un film. Les villas opulentes y côtoient des friches obscures, des sous-bois mystérieux, des précipices à flanc de colline : ici, on a le sentiment que tout peut arriver, surtout le pire.
Mulholland Drive est bien un lieu romanesque en diable, une artère à double tranchant, celle du rêve hollywoodien et celle du Mal, à la fois Capitole et roche Tarpéienne des candidats au paradis en Technicolor.

 

 


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David Lynch





 
 
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