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Une provinciale débarque à Hollywood pour devenir
star : David Lynch imagine, avec Mulholland Drive, un fabuleux
voyage de cinéma, aussi sensuel qu'inquiétant. On
n'a pas fini d'épuiser les multiples lectures et jouissances
de ce pur objet de fascination.
Une fois de plus, l'automne cinématographique vient
bousculer la hiérarchie officielle dessinée en mai
par un jury cannois. Deux semaines après Millennium
Mambo, voici donc le fantabuleux Mulholland Drive,
notre seconde Palme d'or putative, peut-être le plus beau
film de l'année, et le plus accompli de David Lynch.
Si les situations et les mystères abondent dans Mulholland
Drive, si l'on y est happé par une profusion fictionnelle
invraisemblable d'invention et de générosité,
imputable aux origines feuilletonesques du film, celui-ci est
tout de même axé sur un personnage essentiel, l'innocente
et blonde Betty, midinette de l'Ontario profond qui débarque
un beau jour à Los Angeles pour devenir "movie star".
Très vite, elle rencontre la brune sexy et plantureuse
Rita, amnésique, femme sans identité pour mieux
porter en elle toutes les stars de l'histoire de Hollywood : si
Betty évoque au départ une Doris Day naïve,
Rita, c'est le visage d'Ave Gardner et les formes de Jane Russell,
l'allure et les origines latinos de Rita Hayworth, la fêlure
de Gene Tierney. C'est une incarnation du glamour d'antan, une
icône à la Cinémonde dans laquelle
Betty [et le spectateur du film] peut tout projeter... Rita est
le Rêve hollywoodien incarné, l'écran de tous
les désirs, autant que Betty est Mademoiselle Tout-le-Monde,
la Spectatrice lambda. Dans la longue première partie du
film, très fluide, très élégante,
Betty enquête sur l'identité de sa nouvelle copine
Rita, selon le mode typiquement hitchcockien où un spectateur
anonyme passif veut entrer dans l'image, devenir agent actif de
la fiction, participer à la mise en scène pour mieux
jouir du spectacle. Tout à son enquête, Betty poursuit
aussi son but originel, passe avec succès une audition,
se fait remarquer par les directeurs de casting des studios [en
montrant deux versions de la scène répétée
par Betty, Lynch décline la figure du double qui scelle
son film, tout en donnant au passage une splendide leçon
de mise en scène et de direction d'acteur). Un soir, Betty
se retrouve dans le même lit que Rita : c'est à la
fois une magnifique histoire d'amour qui se concrétise
dans une scène incroyable de lyrisme et de sensualité
trouble, un couple qui cristallise sa relation suite à
une série d'aventures en eaux troubles (encore Hitchcock,
sauf qu'il s'agit ici de deux filles), et une allégorie
Mademoiselle Tout-le-Monde "embrasse" à pleine
bouche son Rêve hollywoodien, le Spectateur anonyme "étreint"
le Cinéma.
Dans une seconde partie, plus courte, plus syncopée, plus
dure et plus coupante, Lynch se livre à un emboutissement
jouissif du "classicisme" de la première partie,
un saccage volontaire de l'ampleur fluide qui prévalait
jusque là. C'est la même histoire qui reprend sur
un mode inverse les mêmes personnages dont les noms et les
rôles sont redistribués. Lynch a mystérieusement
annoncé ce qui allait advenir dans la séquence du
club Silencio, véritable gond du film : le maître
de cérémonie du lieu se livre à une sorte
de cours magistral sur les puissances du faux, à partir
d'une déchirante et latine version du Crying de
Roy Orbison, chantée en playback. Signe que l'imagination
alliée à la technologie permet de faire subir à
une histoire toutes les combinaisons possibles.
La seconde partie de Mulholland Drive, c'est donc la première
partie modifiée par les touches "shuffle" et
"reverse" d'un lecteur DVD. La fraîche Betty y
est désormais Diane, la même provinciale qui est
venue à Hollywood pour faire carrière. Elle est
toujours blonde mais plus très fraîche, les yeux
creusés par la dope, les traits usés par le chagrin
c'est une actrice ratée, ex-candidate au rêve en
pleine situation d'échec, abonnée aux rôles
de figurante et à la survie financière. La midinette
nunuche (qui s'était déjà transformée
en geyser d'érotisme dans la première partie) s'est
maintenant métamorphosée en bloc de souffrance,
de ressentiment et de violence. Elle a connu et aimé la
brune Camille, star en plein boum, nouvelle incarnation de Rita,
mais celle-ci la rejette, préférant épouser
son Pygmalion de metteur en scène. En filant l'allégorie
erre la brune et la blonde, Mademoiselle Tout-le-Monde est cette
fois rejetée et humiliée par Hollywood, la Spectatrice
est exclue du rêve, pauvre Alice interdite de traversée
du miroir. Après une version rose, l'histoire de Betty
à Hollywood se tord et se retourne dans une version noirâtre.
On peut évidemment imaginer toutes sortes d'explications
plus ou moins rationnelles reliant les deux parties hétérogènes
du film le passage d'un rêve éthéré
à un réveil brutal, configuration qui ferait de
Diane/Betty la rêveuse de sa vie et de sa carrière,
la "metteur en scène" de la première partie.
Ou si l'on suppose que la première partie est la réalité,
la seconde devient un mauvais trip paranoïaque. Ou encore,
les deux parties sont les deux faces réversibles mais indissociables
d'une même réalité, ou d'un même fantasme,
où tout est placé sous le signe du double, où
le terme de "playback" prend son sens premier : jouer
à nouveau, jouer à l'envers. S'il y a deux filles,
deux histoires, deux versions d'une même audition, deux
Betty, il y a aussi plusieurs niveaux permanents de vision du
film on est à la fois spectateur passif prisonnier consentant
des rêts de Lynch et spectateur actif questionnant en permanence
les images qui défilent. Car Mulholland Drive montre
une réalité visible immédiate mais suggère
en même temps une réalité secrète et
invisible, il se situe à la crête de la postmodernité
(dans sa façon d'aborder la narration et les personnages)
mais aussi dans la lignée du grand cinéma classique
(du film noir au western, du grand mélo à la série
feuilletonesque qui constitue le socle originel de ce projet...).
Le vertige entre réalité et apparences, présent
et passé, quotidienneté et mythologie, avant-garde
et Histoire se réverbère à chaque instant
de Mulholland Drive, dans chaque scène, chaque lieu,
chaque personnage... Dans ce monde lynchien qui semble a priori
si fermé sur lui-même, tout est en fait possible,
tout reste toujours ouvert. Le prodige de Mulholland Drive
est là, dans cette faculté paradoxale à être
un objet archistylisé, maîtrisé, portant l'inimitable
griffe lynchienne, tout en restant complètement interactif,
ménageant des brèches de lecture béantes
dans lesquelles peut s'engouffrer à loisir le spectateur
un tant soit peu aussi actif et aventureux que Betty. C'est un
film qui invente des pistes futures de fiction tout en intégrant
dans sa matière même tout le passé de l'oeuvre
de Lynch et l'âge d'or du cinéma hollywoodien sans
jamais tomber dans le piège de la citation vaine ; c'est
une plongée au cour de la nuit urbaine et des tréfonds
du cerveau qui exsude constamment l'élégance et
le mystère, la peur et l'érotisme intimement mêlés,
une sensualité et un trouble qui ne se déduisent
pas seulement du contenu de l'image (deux femmes qui se caressent)
mais du style et des options de filmage (la caméra aux
aguets, le cadre flottant, la texture tactile de l'image, le travail
sonore -le son du film est en soi un univers grouillant de mystères)
; un film qui invente les figures formelles résumant et
induisant son discours, comme ses visages irradiés de lumière,
condensés parfaits du potentiel de sidération et
de crémation des songes de Celluloïd.
Lynch invente là le film quasi parfait, celui qui offre
à la fois un spectacle captivant, un univers enveloppant
où le public peut revenir se perdre à satiété,
tout en proposant une idée de ce que peut être le
cinéma aujourd'hui. Là où tant de réalisateurs
tocs et de virtuoses audiovisuels ne savent communiquer au public
qu'un pauvre et dérisoire "Admirez ma technique, soyez
soumis à mon petit savoir-faire, payez-moi pour que je
fasse la roue devant vous, que je vous raconte encore et toujours
les mêmes salades", David Lynch propose un autre genre
de deal au spectateur, un contrat beaucoup plus démocratique
et généreux, une offre qui dit en gros ceci : "Je
suis un illusionniste qui possède un certain nombre de
trucs, mais, cher spectateur, je ne veux pas t'impressionner avec
ça (sauf, éventuellement, au sens photochimique
du terme), cette maîtrise n'est pas pour moi une fin mais
un moyen, je veux m'en servir pour partir à l'aventure
vers les rêves et les visions qui bouillonnent dans mon
cerveau et que je ne m'explique pas ; ami spectateur, es-tu prêt
à tenter ce voyage avec moi, veux-tu être non pas
mon obligé mais mon partenaire, consens-tu à prendre
les risques avec moi, es-tu capable de m'accompagner dans cette
traversée vers l'inconnu ?" Oui David, dix fois oui,
parce que c'est ainsi que je conçois également la
relation entre un cinéaste et ses spectateurs, et parce
que votre Mulholland Drive est la plus belle traversée
des apparences de récente mémoire, le plus tuant
songe de pellicule à hanter les écrans ces temps-ci.
Comme votre Betty, me voici à mon tour les yeux écarquillés
devant le cinéma que vous me faites, disposé à
y entrer et à m'y engloutir éperdument.
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